L'étrange M. de Chirico

©Tate / Tate Images

Avec "Giorgio de Chirico: aux origines du surréalisme belge. Magritte, Delvaux, Graverol", le BAM (Musée des Beaux-Arts de Mons) confronte plus de quarante œuvres du maître italien à une trentaine d’œuvres de ces trois artistes belges. Saisissant!

Délaissant la chronologie au profit de dialogues thématiques, l’exposition fait coup double: donner la mesure de la complexité de l’œuvre de Chirico et montrer son rôle déterminant dans le développement du surréalisme belge.

L'exposition

"Giorgio de Chirico. Aux origines du surréalisme belge: Magritte, Delvaux, Graverol".

Note: 5/5

Laura Neve, commissaire

>Jusqu'au 6/6/19 au BAM, musée des Beaux-Arts de Mons. GOOGLE MAP

Giorgio de Chirico (1888-1978) s’est d’emblée affirmé comme un artiste majeur du XXe siècle. Créateur de la peinture métaphysique, à la fois sculpteur et romancier, il a innové non pas sur la forme – à la manière du cubisme ou de l’abstraction – mais en modifiant les relations entre objets du "réel", opérant d’énigmatiques téléscopages entre espaces et temporalités, avec un ancrage jamais démenti dans l’antiquité et sa mythologie. "Entre 1910 et 1918, de Chirico met en place un théâtre mental, un monde onirique, poétique, mystérieux et atemporel, en rupture avec le réel et sa logique. Ceci au profit d’une vision métaphysique questionnant le sens de l’existence", explique Laura Neve, la commissaire de l'exposition. Et cherchant à réconcilier Grèce antique et modernité.

Il s’inquiète aussi des villes sans vie ni mémoire ou de l’homme-objet aux "instincts mécanisés", ajoute Xavier Roland, le directeur du BAM. Dès ses premières années, il projette sur la toile les éléments qui deviendront les leitmotivs de son œuvre: places d’Italie surnaturalisées, intérieurs métaphysiques incongrus, imprégnation mythologique, automates… Très tôt, André Breton voit en lui le créateur d’une "mythologie moderne".

de Chirico, "Mélancolie hermétique", 1919 ©BAM

Influences

Sans prétendre à la rétrospective, mais pour prendre la mesure de l’originalité chiriquienne et de son impact sur les surréalistes belges, l’exposition réunit des œuvres du maître s’étalant de 1914 à 1975 (peintures, dessins et sculptures), dont certaines rarement visibles. Assez pour montrer la complexité, les allers et retours et les continuités d’un travail que l’on ne saurait réduire à ses "Places d’Italie". Ce riche ensemble permet alors à la commissaire, Laura Neve, d’étudier l’influence déterminante de Chirico sur la production de Magritte, Delvaux et Graverol.

Car de Chirico expose en Belgique dès 1914. Ce sont ses premières œuvres qui marquent de manière indélébile les figures majeures des surréalistes belges; ils trouveront chez lui les armes pour "transgresser la logique rationnelle" (Laura Neve) et s’affranchir de la reproduction du réel.

Paul Delvaux, "L'âge de fer", 1951 ©BAM

Évoquant sa première rencontre avec une œuvre de Chirico ("Le chant d’amour"), Magritte se souvient: "J’ai vu la pensée pour la prmière fois." Il précisera que de Chirico est "le premier peintre qui ait pensé à faire parler la peinture d’autre chose que de peinture". Il sera le principal héritier de Chirico. L’impact de Chirico sur Delvaux est plus tardif, mais non moins crucial: Delvaux le désigne comme celui qui "tout à coup, m’a mis sur la voie", celle de la peinture comme poésie.

À partir de 1935, avec "Palais en ruines", villes et statuaires antiques et classiques charpentent ses toiles, mais aussi, à l’instar de Chirico, les associations insolites d’objets. Jane Graverol – dont on découvrira ici avec bonheur une dizaine d’œuvres, elle qui n’est que trop rarement exposée – n’intègre les surréalistes qu’à la fin des années 1940, mais l’influence de Chirico n’en est pas moins réelle, assumée dans son propre univers onirique, surnaturel et symboliste.

Correspondances

Les figures majeures des surréalistes belges trouveront chez De Chirico les armes pour "transgresser la logique rationnelle".
Laura Neve
Commissaire

Délaissant le fil chronologique au profit d’une présentation en cinq salles thématiques (arpentant notamment le rêve, le mystère, le mythe et l’archéologie…), la mise en scène des œuvres de ces quatre artistes, tout en alternances, judicieuse et symphonique, fait apparaître de saisissants rapprochements, de lumineuses correspondances et un entêtant air de famille: onirisme et étrangeté, humour, angoisse et absurde, poésie et théâtralité, immobilisme et métamorphoses des automates.

Magritte, "Portret de Georgette au bilboquet", 1926. ©BAM

Le parcours autorise aussi d’étonnantes découvertes chiriquiennes (le quasi abstrait "Confiseur de Périclès" ou des œuvres de sa période anti-moderne) et manifeste l’originalité irréductible des uns et des autres: le monde cognitif de Magritte contraste avec la poésie sensuelle de Delvaux qui se distingue de l’atmosphère insolite de Graverol. Mais, sans verser dans l’imitation de Chirico, "les œuvres des trois artistes belges, comme l’explique Laura Neve, s’inscrivent dans sa filiation picturale. Sa plus profonde originalité est d’avoir appréhendé le monde, selon les mots de Paolo Baldacci, ‘non pas en tant qu’objet à reproduire, mais en tant que sens à interpréter’". Une magnifique leçon d’histoire de l’art

>Jusqu'au 6/6/19 au BAM, musée des Beaux-Arts de Mons. GOOGLE MAP

Jane Graverol, "Deuxième métaphore", 1939 ©BAM

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