L'expo "Aboriginalités" nous emmène aux origines d’un monde

©Vincent Everarts

Fait rare, "Aboriginalités" nous entrouvre un monde proche et lointain à travers un art aux racines ancestrales. La collection de Marie Philippsohn en est la porte.

L’art aborigène est une genèse, ce récit mythique de la création du monde. En effet, il nous raconte le "Temps du Rêve" (Tjukurrpa en langue anangu, un mot qui désigne "l’être humain"). En ce temps antérieur à la création de la Terre, toute existence était spirituelle et immatérielle. Pour les aborigènes, ce temps n’a pas cessé d’être, et il reste possible de s’y relier. L’histoire de ce temps s’est transmise au fil des âges, par le récit des traditions orales et par les peintures rupestres, dont c’est le rôle.

Au début des années 1970, l’identité aborigène se réaffirme. En 1972, le groupe de Papunya Tula se forme dans la région de Papunya, et s’enracine ensuite à Alice Springs. Le mouvement est né de Geoffrey Bardon, maître d’école de cette communauté, qui incitait les enfants à reprendre les motifs des peintures murales et des totems. Ce germe favorisa la naissance d’un art contemporain aborigène, qui décline des motifs ancestraux en s’appropriant les outils de l’art occidental.

"L’impératif éthique imposant que les œuvres de nombre de ces artistes soient produites dans le cadre protégé d’entités financées par la puissance publique bride en quelque sorte leur liberté créatrice."
Christopher Simon
Marchand d’art et créateur de Yanda Aboriginal Art

Michel Draguet, directeur des Musées royaux, a passé un mois en Australie en 2019 pour mesurer les pièces de la collection Philippsohn, représentatives du goût d’une férue de cet art, à l’aune des courants présents sur le territoire même de ces œuvres. Territoire problématique aux yeux d’un Christopher Simon, marchand d’art et créateur de Yanda Aboriginal Art, qui considère que "l’impératif éthique imposant que les œuvres de nombre de ces artistes soient produites dans le cadre protégé d’entités financées par la puissance publique bride en quelque sorte leur liberté créatrice".

Incarnation de ce paradoxe, trois poteaux faits de pigments sur acacia, de Timothy Cook Marntupuni (2007), s’inspirent de la tradition des poteaux funéraires, troncs d’arbres évidés qui recevaient les ossements et dont le pourrissement assurait le retour à la matrice terrestre. Inévitablement, cet art creuse l’écart avec les rituels dont il est issu, qu’il transfigure en leur désobéissant. Œuvre emblématique de cette transposition et de la posture de l’artiste ancestral dessinant dans le sable depuis la nuit des temps dans le cadre de rituel, la pièce couchée de Jonathan Kumintjarra Brown, "Broad shield design" (1995), décline le motif des boucliers striés en agglomérant des sables ocres sur la toile.

Oeuvre de Jonathan Kumintjarra Brown ©Vincent Everarts

La carte et le point

À la suite de ce voyage de terrain, par l’entremise de Christopher Simon, trois grands tableaux complétant l’exposition de la collection Philippsohn ont pu être donnés aux Musées royaux, dont l’admirable "Tali Tjuta" ("Nombreuses collines de sable", 2019) de la jeune Debbie Brown Napaltjarri, grande figure bichrome où l’ondoiement des dunes de sables (telles qu’on les voit d’avion en traversant le continent austral) se muent en vibrations abstraites.

Transposition d’un lointain dessin dans le sable, chaque toile évoque une cartographie sensible d’un territoire ancestral.

Ce qui frappe dans cette peinture née de la marche sur la terre et dans le sable, c’est le cheminement de la couleur, systématiquement composé de points qui tour à tour débordent, forment des lignes, dessinent des territoires clos à l’intérieur d’un plus vaste espace. Comme une projection de ces réserves où les lois successives, en Australie comme aux États-Unis, ont à la fois cantonné et protégé les premiers occupants de cette Terre et de ce Temps des Rêves. Transposition d’un lointain dessin dans le sable, chaque toile évoque une cartographie sensible d’un territoire ancestral.

Parmi les contrepoints éclairants entre ces pièces et celle de la collection occidentale du musée, la résonance entre le "Tingari" (2014) de Walala Tjapaltjarri, les "Wild Flowers and Medicine Leaves" (2005) de Gloria Tamerre Petyarre, ou le "Tingari Cycle" labyrinthique de Barney Campbell Tjakamarra et "Le Burg dévasté" (1952), toile magistrale de Jean Dubuffet, atteste du lien ineffable entre la marche de l’artiste qui remet ses pas dans ceux de l’ancêtre et ce tableau occidental où la terre se montre comme une accumulation de fractures et de brisures.

Exposition

"Aboriginalités"

jusqu’au 1er août.

Note de L'Echo: 5/5

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