L'homme, selon Aki Kuroda? Minotaure, mi-machine

©JF Hel Guedj

"Ni Japonais ni Français. Déraciné." Aki Kuroda fut le premier artiste exposé de son vivant au Musée national de Tokyo. Les 80 œuvres qu’il présente au Hangar, Place du Châtelain, à Ixelles, créent un typhon de couleurs.

Le nom d’Akihiko Kuroda est ombre et lumière. "Akihiko veut dire ‘clair de lune’, et Kuroda ‘noir’", glisse-t-il avec malice. Dans l’idéogramme de son nom (en japonais, c’est déjà un dessin), le soleil est à gauche, la lune à droite. Sa dernière série de lithographies, bichromes noirs et jaunes, en est la traduction. Né à Kyoto en 1944, ville des jardins sacrés du Japon millénaire, Kuroda a vu la destruction de la guerre. Il en a gardé le motif du crâne: "Ma vision du Japon, de la Terre, après la guerre, est nue, morte. Il n’y avait plus rien." Sur ce rien, il a fait pousser de la vie, avec son premier thème favori du jardin cosmique, ou Cosmogarden. "Tout est jardin, le corps, la ville, vous, moi… Puis le jardin s’est transformé en jungle, en Cosmojungle."

"J’ai vu un typhon. J’ai alors compris que la peinture doit être visitée par le vent. Sinon, elle devient aussi mortelle et fermée qu’un mur."

Cette jungle-ville est un labyrinthe, habité par un Minotaure mi-animal mi-humain – figure qu’il a découverte à 4 ans dans Minotaure, la revue surréaliste d’avant-guerre, trouvée par son père. Cet homme à tête de taureau enfermé dans le dédale du roi Minos, se nourrit de chair humaine. Aki se peint fréquemment dans le dédale de sa vie, petit garçon tenant ses parents par la main.

Dans ce cheminement de toile en lithographie, tout part de la ligne: lignes-spaghettis, celles de cette figure humaine extraordinaire de vigueur qu’il a créée en improvisant au mur, le soir du vernissage, ou celles que tracent dans l’atmosphère les vents d’un typhon. "J’ai vu un typhon. J’ai alors compris que la peinture doit être visitée par le vent, par les courants d’air. Sinon, elle devient aussi mortelle et fermée qu’un mur."

Aki Kuroda au Hangar (Ixelles)

Comme un enfant

Pour restituer cette énergie, il a décidé que rien ne doit s’interposer entre son corps et la surface peinte. Il peint donc avec les doigts. "Je fais tout ça comme un enfant, sans savoir ce que je fais", avoue-t-il avec une lueur bienheureuse et inquiète dans les yeux, comme s’il demandait la permission.

©photo : Nicolas Pfeiffer

Cette permission, il se l’accorde comme Alice goûte toutes les potions du jardin de Lewis Carroll. C’est pourquoi le lapin ultra-cocasse est partout chez Kuroda. Toujours en retard, ce lapin compte le temps. Chez Kuroda, deux chiffres sont essentiels: le zéro absolu ("J’inscris 270°, pas 273°, comme ça, il ne fait pas si froid", s’amuse-t-il), figuré par l’ultra-violet, et les 300.000 km/s de la vitesse de la lumière.

Ils sont l’emblème du devenir de l’homme: le minotaure, mi-homme, mi-bête, est aujourd’hui moitié animal, moitié androïde. "Nous, les hommes, devenons de plus en plus machines, mais nos machines deviennent aussi de plus en plus humaines." C’est pourquoi il a inscrit ce mot en tête d’une de ses toiles monumentales: "Minotoraumachine".

Delphine Dumont, directrice du Hangar, s’étonne de tant de confidences, "lui qui d’habitude n’aime pas parler". Yoyo Maeght, petite-fille du grand éditeur et galeriste Aimé Maeght, connaît son Aki depuis si longtemps que cela la surprend moins: "Il n’aime pas parler, mais si l’envie lui vient, il est intarissable." Comme un enfant.

Jusqu’au 13/6: www.hangar.art

Projet | La Maison de Thé des étudiants d’Arts²

Chez Kuroda, l’architecture est une source essentielle. Delphine Dumont, directrice du Hangar qui l’expose (lire ci-contre), a donc eu l’idée de lui associer l’atelier d’architecture intérieure d’Arts2, l’école supérieure des Arts de Mons. Le thème: la maison de thé. Son animatrice, Nathalie Ghellynck, et huit étudiants bacheliers, de la première à la troisième année, ont bûché de décembre à mars. "Nous sommes allés avec les élèves voir le travail d’Aki Kuroda dans son atelier parisien, puis nous avons travaillé entre Mons et Paris par vidéoconférence. Aki a refusé de choisir entre les six dossiers présentés. Il a préféré suggérer la fusion de l’ensemble, pour n’écarter personne. Un élève avait vécu un an au Japon et connaissait bien la philosophie de la maison de thé. Aki tenait à l’idée de la cabane, en référence à son Cosmogarden, mélange d’objet brut et de féerie." Après démontage, La Maison de Thé où l’on sert le matcha dans la grande salle du Hangar, deviendra-t-elle une cabane d’échanges à Arts2?


Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content