La communication disséquée

©Oliviero Toscani

La Cité Miroir invite à une réflexion critique sur l’information via une exposition didactique dont l’invité d’honneur n’est autre que le photographe Oliviero Toscani.

La Cité Miroir, au cœur de Liège, abrite une exposition consacrée au monde des images et des médias. Conçue par les équipes du Centre d’Action Laïque de la Province de Liège, "Medialand" se veut porteuse d’une réflexion critique sur les pouvoirs, les enjeux et les stratégies de la communication. Réseaux sociaux, publicités, théories du complot, mondialisation de l’information, dogmatisme de certains stéréotypes, liberté d’expression, pouvoir des mots et des images… figurent parmi les nombreux thèmes abordés par cette exposition didactique dont le parrain n’est autre que le célèbre photographe Oliviero Toscani. Ses clichés, souvent considérés comme subversifs, encerclent "Medialand" telle une haie d’honneur.

"La beauté n’a pas de morale"

"La communication visuelle conditionne notre vie, notre culture."
Oliviero Toscani

Rappelez-vous! Les années 90… les fameuses pubs de la marque Benetton… et un nom qui deviendra incontournable; Toscani. Une nonne qui embrasse un prêtre, une paire de fesses ornée d’un tatouage "HIV", un étalon noir qui monte une pouliche blanche, l’image brute d’un bébé à peine né, encore attaché à son cordon ensanglanté, une femme noire qui allaite un nourrisson blanc… Des images simplissimes, comme le sont généralement les symboles les plus puissants, qui évoquent le Sida, le racisme, la religion, le sexe, etc. L’épure, les couleurs et le contournement des "codes de la morale" constituent la marque de fabrique de l’artiste italien, grand professionnel de la communication moderne au point de fonder dans les années 2000 une école ("plutôt un laboratoire", nous explique-t-il), La Sterpaia.

Si le grand public le connaît surtout à travers des images publicitaires, le travail d’Oliviero Toscani ne s’y limite donc pas du tout. Il fut directeur artistique de différents programmes télévisés et de magazines (souvenez-vous de "Colors", premier magazine universel), auteur de plusieurs ouvrages sur la communication (tel "La pub est une charogne qui nous sourit"), professeur de communication visuelle dans des universités italiennes, réalisateur de courts-métrages, etc. Ses œuvres sont exposées partout dans le monde, dans les plus importantes institutions et on ne compte plus ses prix.

©Oliviero Toscani

À l’occasion de ce parrainage de "Medialand", la toute nouvelle boutique-galerie photo Yellow Korner, sise dans le Carré liégeois (à deux pas de la Cité Miroir), avait convié Oliviero Toscani à une séance de dédicace ce jeudi 9 mars en soirée. Une petite heure avant l’arrivée des collectionneurs et autres amateurs, nous avons eu l’occasion d’entamer la conversation avec cet invité de "marque". Dégustant avec une gourmandise décomplexée la crème de son cappuccino, Oliviero Toscani émet son incompréhension face aux personnes qui se choquent de ses photos: "Choquer? Choquer qui? Il n’y a que les idiots qui se choquent, mais moi, je m’en fous. Je dois toujours me justifier envers des idiots qui se choquent des images, mais pas de la vérité. Dès qu’on fait quelque chose qui provoque l’intérêt, c’est un problème! Je ne me conforme à aucune morale. La beauté n’a pas de morale!" Il ajoute: "95% de ce qu’on connaît vient des images que nous avons vues et certainement pas de la réalité. La communication visuelle conditionne notre vie, notre culture. Et contrairement à ce qu’on pense, je ne travaille pas pour déconditionner qui que ce soit. Mon métier, c’est être témoin de mon temps. Je ne travaille pas pour changer le monde, je ne suis pas si mégalomane. Je suis juste un situationniste."

Il émet le regret que les jeunes aient perdu tout sens de la subversion, se calquent si facilement sur des stéréotypes véhiculés par la pub, par les médias, les réseaux sociaux: "Les jeunes sont foutus, ils se laissent faire. Les gens ont peur de vivre. L’État, l’économie les culpabilisent alors que ce devrait être eux qui se sentent coupables. Ils nous tiennent à la gorge. La presse est conditionnée. La presse, c’est la publicité de la publicité." Et quand on ose émettre le fait qu’il a beaucoup travaillé pour le monde de la pub, il s’insurge: "Je suis photographe, et la pub a besoin de photos, achète mes photos, elle fait ce qu’elle veut, mais moi, je ne travaille jamais pour des agences."

Nécessaire éducation aux médias

Hormis ses photos les plus médiatisées qui entourent l’exposition "Medialand", la Cité Miroir abrite également plusieurs grands clichés d’un des derniers projets de Toscani; avec "Razza Umana" l’artiste a entamé un tour du monde dans le but d’immortaliser un panel de morphologies et de conditions humaines.

"Medialand", c’est 6 parcours thématiques qui abordent nos représentations de la beauté, les mécanismes de propagation de l’information au fil de l’histoire, la question du libre examen (quels sont les processus qui influencent nos opinions, quels sont les pièges à éviter?). Est également proposé un parcours dans l’univers des affiches publicitaires des années 50 à nos jours afin d’introduire une interrogation sur l’intégration des stéréotypes, suivi par les dessins de 3 caricaturistes pour une analyse décalée des questions sensibles. Le tout, donc, réuni au centre d’un cercle formé par les œuvres d’Oliviero Toscani qui forment la sixième étape de ce voyage au cœur de la communication et de ses ruses. L’exposition se prolonge avec 3 rencontres-débats autour des nouvelles écritures journalistiques, de la rhétorique de la peur et du pouvoir des images (23 mars, 30 mars et 20 avril).

"Cette exposition est en complet accord avec l’actualité, souligne le président du Centre d’Action Laïque de la Province de Liège, Robert Moor, entre Trump et ses fake news, le scandale Publifin, la montée des extrémismes un peu partout… Il y a un afflux d’infos et face à elle, nous devons réfléchir, faire preuve d’esprit critique et se demander pourquoi telle info apparaît à tel moment." à ses côtés, Oliviero Toscani insiste: "On croit aux événements seulement quand ils sont relayés par les médias, on ne vit plus l’expérience directe des choses. Une même image peut relayer deux visions opposées. L’éducation aux médias est donc nécessaire dès le plus jeune âge."

"Medialand", à La Cité Miroir, à Liège, jusqu’au 23 avril, 04 230 70 50, www.exposition-medialand.be.

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