La Joyeuse Entrée du Caravage

©Diego Franssens

Événement | Ou comment le célèbre plasticien flamand, Luc Tuymans, a réussi à faire venir à Anvers trois chefs-d’œuvre majeurs du génie du baroque italien.

Rome, lundi 17 avril après-midi, un grand hôtel des environs de la Piazza del Popolo. Réfugié dans le jardin avec son entourage, Luc Tuymans, fagoté d’un costume noir sur un t-shirt noir, alterne double expresso et Marlboro rouge.

Cette terrasse aurait pu servir au tournage de "La Grande Belezza", le film de Paolo Sorrentino, couronné d’un Oscar. Le jardin s’étire jusqu’aux flancs de la colline Pinciana que recouvre le parc de la Villa Borghese. Les dames s’en reviennent des flagship stores de la Via Condotti; les hommes, lunettes noires sur le nez, ont les yeux rivés sur leurs smartphones. Le soleil brille, tout le monde est riche et heureux. Et Luc Tuymans devient de plus en plus nerveux.

Car avec un peu de chance, il doit, dans quelques heures, mettre le point final à une opération à laquelle il travaille depuis deux ans: faire venir à Anvers la toile la plus emblématique du grand maître Caravaggio.

Une iconographie à la Daesh

"C’est la première image qui m’est venue à l’esprit. Quand je pense ‘baroque’, je pense ‘violence’. Le baroque est né de la contre-réforme, une période extrêmement brutale de l’histoire occidentale."
Luc Tuymans

Lorsque l’idée a commencé à germer d’organiser une Année du baroque en 2018 à Anvers (1), Carl De Pauw, l’ancien directeur du MAS (le Museum aan de Stroom, au port d’Anvers) en charge du projet, est venu frapper à sa porte. L’idée était de confronter dans une exposition des pièces contemporaines et des chefs-d’œuvre du baroque, issus de préférence de la collection du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers (KMSK). Tuymans a accepté, à condition de pouvoir choisir une œuvre qui ne fasse pas partie de la collection du KMSK mais de la Galerie Borghese à Rome – "David avec la tête de Goliath" du Caravage.

"C’est la première image qui m’est venue à l’esprit. Quand je pense ‘baroque’, je pense ‘violence’. Le baroque est né de la contre-réforme, une période extrêmement brutale de l’histoire occidentale." Luc Tuymans aime les détails: "Les supplices, les bûchers, les décapitations étaient en grande partie des spectacles publics. Un théâtre de la cruauté qui servait à effrayer les braves gens. L’art était aussi une arme de propagande utilisée pour reconquérir les âmes séduites par l’humanisme et le protestantisme. Terreur et théâtre, horreur et beauté: tout se conjugue dans l’œuvre et dans la vie du Caravage. Cette toile est fondamentale parce qu’elle jette un pont vers notre époque (il fait la grimace). En tout cas, je ne connais aucune autre œuvre d’un ancien maître avec un contenu aussi proche de Daesh."

Il enchaîne: "Confronter l’art baroque à l’art contemporain n’était pas pour moi un exercice artificiel, purement conceptuel. Car je pense que nous vivons à nouveau dans des temps très baroques. Nous recevons tous les jours notre dose de baroque! Violence, abus, manipulations et propagande à volonté. Et je ne vise pas uniquement le président Trump. Lui, je le classerais plutôt dans le style rococo."

C’est une ‘installation’ impressionnante: les statues des personnages sont à taille humaine, les phares de cinq véritables voitures d’époque éclairent la scène, qui se déroule à la lisière d’un bois.
Luc Tuymans

Les choses ont cependant failli mal tourner. Le lobbying promis pour faire venir la toile à Anvers n’a mené à rien. La communication avec la Galerie Borghese s’est avérée plus lente et difficile que prévu. Et lorsque les Italiens ont annoncé que les coûts de location seraient élevés – sans pour autant citer de chiffres, sans doute plus de 100.000 euros, transport et assurance… non compris –, tout le monde a cru que le projet tomberait à l’eau.

Mais, fidèle à sa réputation, Luc Tuymans n’allait pas renoncer si facilement. "J’étais déjà bien avancé dans la conception de l’exposition. J’avais obtenu la promesse que nous pourrions exposer ‘Five car Stud’ (1969-1972) d’Edward Kienholz. Cette œuvre phénoménale, qui est aujourd’hui la propriété de la Fondazione Prada à Milan, est le pendant contemporain du Caravage. ‘Five car stud’ est une évocation d’un événement historique atroce: la castration d’un Afro-Américain qui avait eu une relation avec une femme blanche dans le sud des États-Unis. C’est une ‘installation’ impressionnante: les statues des personnages sont à taille humaine, les phares de cinq véritables voitures d’époque éclairent la scène, qui se déroule à la lisière d’un bois. Elle comprend aussi du sable de manège, des faux arbres, etc. Nous allons reconstruire la version originale dans une grande tente, un dôme, sur le Waalse Kaai."

"Je pense que nous vivons à nouveau dans des temps très baroques. Violence, abus, manipulations et propagande à volonté."

©rv

Par ailleurs, la perspective de déménager toute l’exposition à Milan, à la Fondazione Prada, booste encore l’enthousiasme de notre artiste. Et sa créativité! "Je ne sais plus avec précision quand l’idée a surgi. C’était aussi simple que l’œuf de Colomb: pourquoi ne pas tout simplement filmer ce Caravage à Rome? Nous pourrions le projeter tous les soirs au-dessus de l’entrée du musée pendant l’exposition. Il serait ainsi très présent, en tant que point de départ et fil rouge visuel de l’exposition, peut-être encore plus que sous sa forme physique. Et là, l’exposition sortirait littéralement de ses limites muséales, avec le Kienholz dans une tente ouverte jusqu’à minuit, et Caravage sur la façade. Ceux qui iraient manger un petit bout dans le sud d’Anvers, sans avoir l’intention d’aller au musée, seraient confrontés à l’exposition. Haha! Voilà, c’est ainsi que nous y sommes arrivés", s’exclame-t-il.

C’était aussi simple que l’œuf de Colomb: pourquoi ne pas tout simplement filmer ce Caravage à Rome?
Luc Tuymans

Mais ce plan B n’était pas davantage garanti. Deux mois seulement avant l’ouverture de l’exposition, un rendez-vous est fixé. La délégation Tuymans comprend trois personnes triées sur le volet: Tuymans lui-même, le photographe et cameraman Alex Salinas, et la collaboratrice de Tuymans, Vanessa Van Opbberghen. Ils ont dû s’assurer contre des dommages éventuels à concurrence de 1 million d’euros par personne. Mais ils pourront rester trois heures – de 17 à 20 heures – en compagnie de l’une des œuvres du Caravage. Nous sommes lundi et le musée est fermé. Tuymans se lève et dit: "Bon, nous y allons?"

Le peintre assassin

La Via Condotti est aujourd’hui le cœur de la mode à Rome. Au début du XVIIe siècle, cette rue était le centre du quartier de la prostitution. Le Caravage y allait souvent avec ses compagnons de débauche et en profitait pour recruter comme modèles les courtisanes les plus belles et les plus convoitées de Rome.

Le Caravage est arrivé à Rome en 1592, à tout juste 21 ans. Avant 1600, c’était déjà une vraie star qui bénéficiait de la protection de cardinaux influents et des collectionneurs d’art. Il était admiré et jalousé par les autres peintres pour avoir introduit le réalisme en peinture – des personnes réelles, des émotions, toute l’horreur et la magnificence de son temps. Il était considéré comme un génie. Mais il était aussi incontrôlable, colérique et violent. Il pensait, à la manière d’une diva, qu’il pouvait tout se permettre.

©www.bridgemanimages.com

L’incident qui allait le mener à sa perte s’est déroulé sur le Champ de Mars. Le soir du 28 mai 1606, le Caravage fut impliqué dans un duel avec Ranuccio Tomassoni, un garde du corps, proxénète et chef de bande qu’il fréquentait durant sa vie nocturne. Tomassoni fut touché à la cuisse et mourut d’hémorragie. Rudement blessé lui aussi, le Caravage réussit à s’enfuir. Il vécut ensuite quatre ans en exil: d’abord à Naples, ensuite à Malte, puis en Sicile, pour revenir finalement à Naples. À Rome, il fut reconnu coupable de meurtre et condamné à la peine capitale par contumace.

Les puissants protecteurs du Caravage obtinrent pourtant sa grâce auprès du pape. En 1610, il embarqua à Naples pour rentrer à Rome, mais n’est jamais arrivé à destination. Le 18 juillet 1610, il succomba sur la plage de Porto Ercole, sans doute d’insolation et d’épuisement. Il était rongé par le paludisme. À son retour de la Galleria Borghese, Luc Tuymans a besoin d’un remontant pour se remettre d’aplomb. Puis nous nous rendons en taxi au restaurant recommandé par le concierge de notre hôtel. Nous longeons le mausolée d’Auguste et une portion de la Via del Corso avant de nous faufiler entre les ruelles et les squares, en direction du Tibre. La tête contre la vitre, Tuymans est songeur. "Impressionnant, non? Hier soir, nous avons un peu visité la ville. Nous sommes allés à la fontaine de Trevi. J’avais oublié à quel point elle était moche. Ils devraient y mettre des pingouins et des lions de mer. Cela attirerait encore plus de monde!", ricane-t-il.

Nous sommes allés à la fontaine de Trevi. J’avais oublié à quel point elle était moche. Ils devraient y mettre des pingouins et des lions de mer. Cela attirerait encore plus de monde!"
Luc Tuymans

La terrasse du restaurant Da Fortunato donne sur le Panthéon. En jetant un œil à son livre d’or, on se doute que la note va être salée et la cuisine pas forcément à la hauteur. Les signatures de tous les ténors de la politique italienne côtoient celles d’anciennes gloires internationales – Bill Clinton, Ronald Reagan, Mouammar Kadhafi, Scarlett Johansson, Sarah Jessica Parker,…

Tuymans essaie de décrire son expérience à la Galleria Borghese avec la précision d’un scientifique. "La toile était simplement suspendue à une paroi en marbre, un peu plus haut que nous pensions. La confrontation ne fut… (Il hésite) certainement pas décevante, mais l’œuvre était un peu plus petite que je ne l’imaginais. Je ne l’avais jamais vue auparavant et dans mon esprit, elle était monumentale. C’est d’ailleurs souvent le cas des chefs-d’œuvre. Ce qui m’a le plus frappé, c’est qu’elle est extrêmement modelée, fuselée: une peinture très égale, très contrôlée, sans traits rapides, et au final, très traditionnelle. Elle a quelque chose de graphique, de quasi photographique, comme s’il s’agissait d’une reproduction. Lorsque vous connaissez les circonstances dans lesquelles elle a été peinte, c’est… (il réfléchit) vraiment très particulier."

"Avec l’installation de Kienholz dans une tente ouverte jusqu’à minuit, et la projection du Caravage sur la façade, tout le monde sera confronté à l’exposition."

©www.bridgemanimages.com

Il existe deux certitudes à propos de ce "David avec la tête de Goliath": le Caravage l’a peint pour sauver sa peau et s’est représenté dans la tête coupée de Goliath. Le Caravage a peint cette toile à Naples, pendant son exil, en échange de la grâce promise. Ce fut probablement une façon à lui de régler une dette, mais on peut aussi l’interpréter comme une reconnaissance de culpabilité et une demande d’absolution. Sur la lame de l’épée que David tient en main, on peut lire l’inscription "H-AS OS", ce qui signifierait: "humilitas occidit superbiam". L’humilité tue la fierté. L’œuvre était destinée au cardinal Scipione Borghese, trésorier, ténor politique du Vatican et neveu du pape Paul V. On trouve six toiles du Caravage dans la Galleria Borghese, la somptueuse collection de ce prélat, en partie constituée par extorsions et confiscations.

Luc Tuymans reprend: "Quand nous nous sommes retrouvés face à la toile, nous avons immédiatement décidé de la filmer en un mouvement simple. Nous avons commencé par le centre de la toile, avec un gros plan sur la tête tranchée de Goliath, ou plutôt du Caravage, bouche ouverte et lippe tombante, maculée de taches de sang. Puis, nous avons effectué un zoom arrière très lent, jusqu’à ce que toute la toile apparaisse en entier à l’écran. C’est très minimaliste, mais aussi très précis: c’était la solution. Et c’est ainsi que nous l’emporterons à Anvers. Je suis satisfait", se réjouit-il avant de lâcher: "J’ai soif!"

Son spaghetti au beurre, aux anchois et au fenouil sauvage est vraiment délicieux, reconnaît-il. Mon spaghetti alla carbonara, pourtant une spécialité romaine, est par contre des plus moyens. Mais le vin, un Amarone della Valpolicella classico de 2011, se laisse boire.

"Rubens et Le Caravage étaient à l’opposé l’un de l’autre: deux vies et deux univers aux antipodes"
Luc Tuymans

Tuymans raconte qu’il pense aussi que la présence du Caravage à Anvers est importante comme pendant à Rubens, qui sera, d’une certaine façon, la figure emblématique de l’Année du baroque à Anvers.

"Rubens et Le Caravage étaient à l’opposé l’un de l’autre: deux vies et deux univers aux antipodes, explique Tuymans. Rubens le diplomate, Caravage le self-made man. Chez Rubens, des personnages idéalisés, chez le Caravage, la dure réalité. L’atelier de Rubens grouillait d’assistants alors que le Caravage cultivait sa solitude, préférant aux esquisses préparatoires la projection de ses mises en scène directement sur la toile au moyen d’une camera obscura rudimentaire. Les nus de Rubens sont des anges, ceux du Caravage, des prostituées. Le sang chez l’un n’est qu’une couleur, alors qu’il semble encore chaud chez l’autre. Rubens est partout et reconnu dans le monde entier tandis que le Caravage a connu une éclipse de cent ans et ses œuvres sont rares. Mais si vous observez attentivement ‘La descente de croix’, le fameux Rubens de la cathédrale d’Anvers, vous identifierez tout de suite son influence – Le Caravage!"

Le plus beau torse masculin

Anvers, mardi 8 mai. Dans son studio, qui jouxte le quartier de la prostitution, à Anvers, Luc Tuymans essaie de masquer son excitation derrière un regard fixe, quasiment indifférent. Il y a du nouveau. Deux autres Caravage viendront finalement à Anvers. Dans leur forme originale. Réelle!

"Observez attentivement ‘La descente de croix’, le fameux Rubens de la cathédrale d’Anvers, vous identifierez tout de suite son influence – Le Caravage!"

Il avait gardé la première sous le coude: "Garçon mordu par un lézard", une toile fantastique des débuts du Caravage à Rome. Elle arrivera de la Fondazione Longhi de Firenze, par transport sécurisé. Mais pas avant fin juin, soit quasiment un mois après l’ouverture de l’exposition.

La seconde est une surprise de dernière minute, y compris pour Luc Tuymans. Après notre rencontre à Rome, il s’est rendu à Naples. Au Museo di Capodimonte, il a essayé d’obtenir une autre œuvre pour son show baroque à Milan. Mais en traversant le musée, il est tombé en pâmoison devant "La flagellation du Christ", sinon le plus beau, du moins le plus puissant des torses masculins jamais peints. Tuymans a expliqué l’importance du Caravage pour son exposition et le directeur du Capodimonte, visiblement un admirateur, lui a proposé spontanément "La flagellation", à un coût acceptable. Ensuite, les choses se sont accélérées. Le prêt a été avalisé par le ministère italien de la Culture. Ne reste aujourd’hui qu’à organiser le transport. "J’espère que nous réussirons à régler les problèmes dans les temps", explique l’artiste dans une bouffée de cigarette. "Ce sera tout juste."

Il m’indique sur le plan du Muhka l’emplacement qu’il a réservé à "La flagellation". Au centre d’un grand espace rond, au deuxième étage, adossé à un mur peint dans un vert foncé, tirant sur le noir. "Personne ne pourra la manquer!"

(1) La "Barokjaar 2018" d’Anvers qui fera dialoguer le baroque du Caravage ou de Rubens avec les maîtres (flamands) d’aujourd’hui, Luc Tuymans, Jan Fabre, Tony Le Duc, etc. Week-end d’ouverture du 1 au 3/6, festival jusqu’en janvier 2019. www.antwerpen.be.

"Sanguine/Bloedrood. Luc Tuymans on Baroque".

Du 1/6 au 16/9 au Musée des Beaux-Arts d’Anvers: www.muhka.be

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