La lumière libérée de Wolfgang Tillmans

"Philarmonie Bloch", une série de Wolfgang Tillmans, au Wiels.

Wolfgang Tillmans est un libérateur libéré, un audacieux qui ne se laisse assigner aucune définition, aucune dimension. En onze salles, le Wiels offre un périple magistral dans sa galaxie.

Cet acrobate allemand se campe au seuil du perceptible, à la croisée des images entre la saturation du visible et l’obsolescence du pixel. Les installations du photographe et plasticien Wolfgang Tillmans n’ont pas de centre, pas d’ancrage unique. Sur deux étages du Wiels, il a pincé/scotché aux murs blancs ses images.

Nous glissons devant elles, et ce faisant nous passons de l’Irlande au désert, de la Chine à l’Amérique, avec un détour par le fleuve Congo dont il nous déploie les limons en un brassage hypnotique ("Congo night", 2018): le mouvement qu’il extrait de cette image nous emporte, contre toute attente. "Dans la salle des très grands formats 'Freischwimmer 221 et 222' (610 cm x 240 cm), explique Dirk Snauwaert, directeur du Wiels, Tillmans a libéré la lumière du jour pour la rendre fluctuante."

"Tillmans a libéré la lumière du jour pour la rendre fluctuante."
Dirk Snauwaert
Directeur du Wiels

Avec ces deux "Freischwimmer", ("Nage libre", 2012), ce n’est plus un mouvement-fleuve qui nous gagne, nous vivons un moment de perception rare: devant une image fixe (immense photo épinglée composée de deux bandeaux horizontaux), tout devient mouvement, profondeur, souffle. "Il rejoue là les principes de la peinture abstraite. Est-ce un incident, le pur hasard, l’incontrôlable ? Nous n’en saurons rien car il garde les principes techniques secrets. Ce sont ses luminographies", poursuit Snauwaert.

L’ampleur du clavier donne le tournis, tant Tillmans semble plonger son corps regardant, dormant, agissant, rêvant, son organisme temporel dans un flot de courants et de contre-courants. Le voyage qui nous emmène aux quatre coins de planète nous conduit aussi aux quatre coins de son être intérieur, relié comme un tissu sans couture à son être extérieur.

Source optique

Depuis les années 1980, Tillmans a érigé la photocopie au rang de medium, comme le fit Andy Warhol du polaroïd vingt ans avant lui.

Ces périples où nous convie Tillmans nous prennent de salle en salle, dans un cheminement très wielsien. Il n’est pas moins magnifique de voir les visiteurs se recueillir dans un silence écoutant, pour entendre la voix de l’artiste dans l’installation "I want to make a film" (2018), ou s’asseoir contre le mur sur des bancs pour plonger dans la somptueuse installation vidéo de 27 minutes créée en 2020 pour le Wiels, où des bandes de papier sont balayées par la source optique d’un photocopieur.

Depuis les années 1980, Tillmans a érigé la photocopie au rang de medium, comme le fit Andy Warhol du polaroïd vingt ans avant lui. Il a maintes fois travaillé ce matériau, mais ici, sur ces trois grands écrans, les lignes de lumière que dessinent les pages s’étirent et se déploient sous nos yeux avec une souplesse sidérale. Ces feuilles blanches et grises attirent le regard avec la puissance de bandes de Moebius ou l’étrangeté phénoménale d’images de galaxies. Le public reste là, dans un recueillement de cathédrale.

Ses décors pour le "War Requiem" de Britten dirigé par Martyn Brabbins à l’English National Opera attestent de la largeur de sa palette. Quant aux pièces héritières d’un expressionnisme abstrait comme la série Lighter (un épithète sur le monde comparatif qui se comprend de deux manières, "plus léger" et "plus lumineux"), tirages chromogéniques, ce sont des fenêtres profondes ouvertes sur la couleur.

Tillmans allie cette puissance à des images chimiques, organiques ou numériques qui mêlent le charnel et le trivial d’un artiste "sans qualités". Comment s’étonner que ce travail aussi ramifié qu’un bouquet de dendrites lui ait valu d’être le premier non-britannique à se voir décerner le Turner Prize en 2000?

"Today is the first day" (*****), jusqu'au 24 mai, au Wiels. Infos: www.wiels.org.

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