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La Maison James Ensor cristallise un choc des titans

©Nick Decombel

En faisant dialoguer une poignée de tableaux, de dessins et de gravures de deux grands artistes belges, l’exposition "Raveel rencontre Ensor" révèle l’importance de complémenter les expériences digitales par la présentation de vraies œuvres.

"Raveel rencontre Ensor" tient du diamant: infime, mais brillant. Deux petites salles qui apparaissent d’autant plus polies que l’on vient de traverser l’espace bien conçu, mais truffé de reproductions qu’est le centre d’expérience de la Maison James Ensor, un environnement interactif qui encadre la visite à la dernière demeure de l’artiste. On a pu y jouer avec ses tableaux en swipant sur des écrans, flancher devant une impression de la "Grande marine" qui la réduit à une platitude (lavez-vous les yeux au Mu.ZEE devant l’original, matiériste et lumineux), "s’Ensoriser" derrière le rideau du photomaton – une attraction 2.0 qui permet d’insérer son selfie à la place du maître dans son autoportrait numérisé.

Et puis on pousse la porte en verre de "Raveel rencontre Ensor", et on se retrouve face à de l’art, du vrai. Une rédemption signée Xavier Tricot, l’expert Ensor en charge des expos d’art judicieusement proposées par la Maison depuis son renouvellement en 2020. 

Les "Einzelgänger" Ensor et Raveel, qui se sont rencontrés une fois, cherchaient tous deux à sortir des sentiers battus avec leur art, tout en nourrissant un attachement profond à la terre locale.

L’accrochage fait dialoguer trente œuvres de deux célébrités de l’art belge: Roger Raveel et James Ensor, un choc des titans déjà orchestré en grand au Musée Roger Raveel en 2008. Hélas, votre dévouée était alors encore trop affairée à être une adolescente ingrate pour rapporter cet Echo de Flandre, qui a dû être tonitruant. Aujourd’hui à Ostende, c’est d’un échantillon qu’on doit se contenter, mais le panel est puissant: parmi la sélection de tableaux, de dessins et de gravures, on découvre des pépites, souvent issues de collections privées.

Des pochards aux bagnards

Le texte d’intro, sommaire, pointe les nombreuses différences entre les deux peintres, qui sont d’une autre époque – Ensor est né en 1860, Raveel en 1921, un écart qui se reflète dans leurs productions. Les similitudes semblent d’abord peu éloquentes: les "Einzelgänger" Ensor et Raveel, qui se sont rencontrés une fois, cherchaient tous deux à sortir des sentiers battus avec leur art, tout en nourrissant un attachement profond à la terre locale (Ostende pour l’un, Machelen-aan-de-Leie pour l’autre). Mais encore? Lâchez le discours (ou étoffez-le grâce à l’excellent catalogue de l’expo), et laissez-vous porter par les combinaisons d’œuvres savamment associées.

Si, dans un élan symboliste, Ensor se figure sans chair, le crâne à l’air, Raveel fait fondre son visage dans une masse grumeleuse de matière picturale, une défiguration bouillonnante très "milieu du XXe siècle".

Dans la première salle, les rapprochements sont thématiques. Quelques autoportraits des deux peintres ouvrent le bal, exposant les différences palpitantes dans le traitement d’un même sujet, plutôt prisé: soi-même. Si, dans un élan symboliste, Ensor se figure sans chair, le crâne à l’air, Raveel fait fondre son visage dans une masse grumeleuse de matière picturale, une défiguration bouillonnante très "milieu du XXe siècle". Parmi les natures mortes, c’est la "Nature morte à l’échiquier" d’Ensor qu’on aimerait emmener chez nous. En doublant sa composition rythmée d’un clash chromatique (ces pichets bleus qui détonnent avec la nappe orange!), l’Ostendais réussit à faire vibrer une table servie.

La deuxième pièce renferme une série d’hommages: principalement, celui de Raveel à Ensor, qu’il a portraituré plusieurs fois à titre posthume. Autre exemple de cette révérence: "Les buveurs d’Ensor", la version à l’encre de Chine que Raveel a livrée des fameux "Pochards". Raveel marque les deux figures affalées dans l’estaminet de ses rayures caractéristiques, quelques traits qui suffisent à transformer les pochards en bagnards.

Une petite expo de toute beauté qui nous fait traverser l’histoire de l’art récente, avec une attention particulière pour les échos qui la composent. Merci Xavier Tricot!

“Raveel rencontre Ensor”

Artiste: Roger Raveel et James Ensor

Commissaire: Xavier Tricot

Jusqu'au 5 décembre

Maison James Ensor

Note de L'Echo:

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