La montagne magique de Pawel Althamer

"Franciszek", l'autoportrait de l'artiste polonais Pawel Althamer, dans une bergerie du Val Fex, dans le canton des Grisons. ©Marco de Scalzi

Beatrice Trussardi confie à l'artiste polonais Pawel Althamer le premier projet international de sa nouvelle fondation pour l'art contemporain. Au cœur des Alpes suisses, une étrange installation nous reconnecte aux forces de la nature.

Voit-on la réalité telle qu'elle est ou telle que l'on voudrait qu'elle soit? Répondre dans un sens ou dans l'autre situe la distance irrémédiable entre St-Moritz et Sils-Maria, deux stations huppées des Grisons qui ne sont éloignées que de 20 kilomètres, mais qu'un monde sépare. À St-Moritz, dans l'enfilade des hôtels de luxe, rythmés par des belvédères qui s'ouvrent sur un lac au calme étrange et des cimes peintes en vert par d'interminables forêts, le fracas du monde semble éternellement réduit au silence. Seuls nous parviennent le swing mesuré d'un festival de jazz, le feulement des douze cylindres et le cliquetis des talons des dames chic qui baladent en laisse des couples de lévriers lustrés.

Nietzsche aurait sans doute moqué ces vanités depuis sa chambrette monacale de Sils-Maria, perchée à 1.800 mètres d'altitude, où il a passé ses sept derniers étés avant de sombrer dans la folie. On ne s'est pas assez demandé l'influence du paysage, qui est ici plus encaissé, plus envahissant, sur ce regard inquiétant, sur ces fulgurances philosophiques qui allaient révolutionner la pensée du XXe siècle. C'est là, en 1881, qu'il a l'intuition de son célèbre concept d'"Éternel retour", qu'il va opposer aux Idées de Platon et à la tradition chrétienne.

Pour Nietzsche, les humains s'inventent un idéal pour nier le réel. Au milieu des montagnes qui s'imposent à lui, il veut au contraire être capable de se réconcilier avec la terre, d'aimer le destin, fût-il implacable, d'avoir assez de vitalité pour agir de telle sorte qu'il puisse vouloir répéter éternellement ce qu'il est en train de faire.

À Sils-Maria, Nietzsche aussi est devenu montagne et source de jouvence pour toute l'intelligentsia européenne.

À Sils-Maria, Nietzsche aussi est devenu montagne et source de jouvence pour toute l'intelligentsia européenne. Il suffit de voir le registre de l'hôtel Waldhaus depuis 100 ans – Thomas Mann, Hermann Hesse, Visconti, Bowie, Rilke, Einstein, Dürrenmatt, Chabrol, Assayas. Ou Gerhard Richter surpeignant ses photographies des Alpes rhétiques. Ou Proust écrivant à leur propos: "Un soir, l'heure nous fut particulièrement propice; en quelques instants, le soleil baissant, fit passer l'eau par toutes les nuances et notre âme par toutes les voluptés."

Un contexte aussi chargé ne pouvait que plaire à Beatrice Trussardi, dont la Fondation pour les arts contemporains, qu'elle préside à Milan depuis 1999, joue précisément sur la rencontre entre un lieu insolite, une question philosophique et un artiste. À 20 minutes à pied du centre de Sils-Maria, à Val Fex, où les voitures déjà ne passent plus, elle a jeté son dévolu sur une petite étable du XVIIe siècle. Peut-être lui est-il venu à l'esprit le tableau idéalisé et quasi mystique des "Deux mères", une toile du peintre milanais Giovanni Segantini, qui s'était aussi installé en Haute-Engadine et qui représente ici une mère et son enfant aux côtés d'une vache et son veau, éclairés à la lueur d'une lanterne, dans une étable semblable à celle-ci.

La bergerie Pramog, à Sils-Fex, en Haute-Engadine (canton des Grisons), qui accueille "Francisczeck", l'installation de l'artiste polonais Pawel Althamer. ©Beatrice Trussardi Foundation

Elle a en tout cas décidé d'en faire la première escale de sa nouvelle fondation, qui porte son nom, et qui duplique à l'international son modus operandi milanais. L'artiste pour l'habiter lui a été soufflé par son directeur artistique, Massimiliano Gioni, qui s'est souvenu du tollé provoqué par le sculpteur polonais Pawel Althamer lorsqu'il l'avait engagé pour une exposition, en 2007. Il avait fallu mobiliser 24h sur 24 une escouade de policiers pour empêcher les Milanais d'abattre son autoportrait géant de 21 mètres de long, qui flottait tout nu dans les airs, au-dessus du parc Sempione, à Milan (et que l'on reverra voler, en 2010, dans le ciel de Bruges).

Althamer, sculpteur autant que performeur associant des groupes de gens les plus divers, manie souvent la mise en scène de la réalité pour brouiller les cartes et "désaliéner" ses participants. Aussi, lorsqu'on le sait au sein de notre petite troupe qui doit cheminer à pied entre l'hôtel Waldhaus et l'étable où il a planté son installation, peut-on s'attendre à tout. Ce bûcheron, là, qui débite ses troncs à la hache, n'est-ce pas un artiste à l'œuvre? La vanne provoque quelques rires nerveux dans l'assistance. Ces chants en dialecte romanche qui passent à travers bois appartiennent-ils au paysage ou sont-ils du fait de l'artiste? Lorsque les chanteurs arrivent devant nous puis que des cornes des Alpes nous barrent le passage, le doute n'est plus permis...

Cornes des Alpes en Haute-Engadine, canton des Grisons (Suisse)

À ce stade, on ne sait déjà plus comment se situer. Est-on là en tant que critique d'art saisi par le kitsch achevé de pareilles scènes traditionnelles? En tant que touriste, étourdi par la jolie carte postale? En tant que "moderne" gagné par le tragique de la pandémie et de la crise sociale et climatique à venir, qui retrouve soudain une forme de paradis perdu?

Parvenu à la bergerie, le trouble s'intensifie face à la scène qui s'offre à nous. On y voit, côte-à-côte, l'artiste et son double de cire, sous les traits de saint François d'Assise, tandis qu'il caresse et parle aux chèvres qui jouent des cornes avec la statue, manquant de la renverser.

L'artiste polonais Pawel Althamer et son autoportrait "Francisczeck" dans une bergerie du Val Fex, en Haute-Engadine, dans le canton des Grisons (Suisse). ©Xavier Flament

Pawel Althamer a figuré un épisode précis de la conversion de saint François, abandonnant symboliquement sa tunique à son père après que celui-ci l'eut attaqué en justice pour avoir dilapidé la fortune familiale pour reconstruire une chapelle, à la demande de Dieu. La littéralité de la scène et le réalisme de la sculpture, le regard tourné vers le Ciel, ont quelque chose de gênant. Mais l'artiste s'en amuse, voyant dans son œuvre moins l'expression du religieux qu'un retour au new age, révélant au passage que saint François lui est apparu après une expérience en forêt sous LSD, prêchant comme lui aux oiseaux et communiant avec les arbres.

Une installation qui en évoque d'autres, comme cette maison nichée dans un arbre de Varsovie où il pratiquait l'ascèse ou lorsque, coiffé d'une tête de gnou, il réinventait des rituels magiques en pays Dogon, au Mali. "C'est une sculpture votive", dit-il d'ailleurs à propos de son "Francisczeck", nous montrant ensuite une Vierge à l'enfant qu'il a taillée dans une bûche et qui évoque ces petites sculptures de démons, quasi animistes, parfois placées dans les coins des chalets de haute montagne.

Vierge à l'enfant, partie de l'installation, "Francisczeck", de l'artiste polonais, Pawel Althamer. ©Xavier Flament

Althamer nous convie donc à un rite de passage sauvage, à un acte de transformation dont l'artiste est coutumier dans ses autoportraits. En attestent un diorama en forme de sépulture et les matériaux naturels qu'il a utilisés pour sa sculpture – papier mâché, paille, lichens, sans parler de la vermine élevée par un ami artiste (!) qui grignote la fine peau de cire à l'endroit du cœur, tandis qu'à l'arrière du crâne, un tatouage en dialecte romanche dit: "Je ne suis pas de ce monde." Dans le soubassement de la bergerie, à l'abri d'une boîte munie d'un judas en forme de cœur, on découvre la sculpture d'un nouveau-né, tout aussi naïve et bien loin des codes de l'art contemporain.

Une partie de son installation, "Francisczeck", dans une bergerie du Val Fex, en Haute-Engadine, dans le canton des Grisons (Suisse). ©Xavier Flament

Que dit du kitsch l'écrivain tchèque Milan Kundera, qui a lui aussi, et beaucoup plus longtemps qu'Althamer, enduré la dictature esthétique du communisme? "Le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l'existence humaine a d'inacceptable. Au royaume du kitsch totalitaire, les réponses sont données à l'avance et excluent toute question nouvelle. Il en découle que le véritable adversaire du kitsch totalitaire, c'est l'homme qui interroge."

Il y a du Nietzsche chez Kundera, et aussi chez Pawel Althamer qui déchire pour lui-même et pour ses spectateurs la panoplie des faux-semblants tout en se gardant bien de dire précisément ce qu'il a entrevu. Qu'on est décidément loin de St-Moritz!

Installation

"Francisczeck"
Pawel Althamer

Jusqu'au 29 août, de 11 à 17 h (entrée libre), dans la bergerie Pramog, via da Platta 27, Sils-Fex, Haute-Engadine (canton des Grisons). À une demi-heure à pied de Sils-Maria. (Google Map)

Premier projet international de la Fondation Beatrice Trussardi

Note de L'Echo: 4/5

"Francisczeck", autoportrait de l'artiste polonais, Pawel Althamer, à voir dans une bergerie du Val Fex, en Haute-Engadine, dans le canton des Grisons (Suisse). ©Xavier Flament

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