La plasticienne anversoise Cindy Wright nous invite à envisager la mort

La nouvelle exposition de Cindy Wright au Musée Hof van Busleyden "Eye-to-eye" présente une série de cranes dessinés au fusain et nous rappelle notre familiarité avec la mort. ©SISKA VANDECASTEELE

À partir de ce mardi, musées et galeries reviennent à la vie — mais en ordre dispersé. S'ils seront nombreux à rouvrir dès cette semaine, certains musées ne pourront ouvrir qu'à partir de mi-décembre pour des questions d'organisation. À Malines, la plasticienne Cindy Wright revient dès ce mardi avec son regard sur notre au-delà. Après "Dead Poetry" (2018), et "Another Fairy Tale" (2019), elle poursuit avec "Eye-to-Eye" ce dialogue visuel entre mort et vie.

Le courage, c’est la maîtrise de la peur, et non pas l'absence de peur. Le portfolio de l’exposition reprend cette formule de Mark Twain (que les médias distraits attribuent, à tort, à Nelson Mandela…). Il faut en effet une forme de courage à Cindy Wright pour regarder avec une telle insistance ce qui nous effraie. Songeons à cette célèbre maxime de La Rochefoucauld: "Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement". C’est pourtant ce qu’ose cette Anversoise, qui recrée de longue date la nature morte de la haute tradition flamande (qui, rappelons-le, se dit "vie immobile" en néerlandais — "stilleven").

Non contente de manier les images, Cindy Wright joue avec la langue. "Eye-to-Eye": formule qui signifie "les yeux dans les yeux", mais aussi "voir les choses du même œil". Ce qu’elle nous invite à voir du même œil qu’elle dans sa crypte de papier, c’est la mort. À défaut d’un changement colossal dans l’histoire humaine, qui ne semble pas à l’ordre du jour, nous mourrons tous. Le monde en cette année 2020 s’est chargé de nous le rappeler de manière obsédante, irréfutable. C’est l’inquiétante familiarité (et non, selon une mauvaise habitude de traduction, l’inquiétante étrangeté) de la mort que Cindy Wright nous invite à regarder.

Qu’est-ce qui fait un visage?

Nous descendons par un majestueux escalier de bois blond dans sa boîte noire. L’usage plurimillénaire de la crypte d’ossements, à l’instar de celle qui fut exhumée en février dernier sous la cathédrale Saint-Bavon de Gand, devient ici un rituel bichrome où dix de nos semblables, défunts inconnus, nous dévisagent. Et c’est notre première découverte: ces crânes ont figure humaine. Aussitôt, on s’interroge: qu’est-ce qui fait un visage? Est-ce la peau, les yeux, l’expression? Sous cette peau qui n’est plus là, nos yeux vivants regardent un crâne qui nous regarde de ses orbites vides: mais l’être de ce crâne existe encore.

"Peindre la mort est un geste de tact, parce que j’aime la vie et tout ce qui en fait partie."
Cindy Wright
Plasticienne

Cindy Wright confie: "Peindre la mort est un geste de tact, parce que j’aime la vie et tout ce qui en fait partie." Ici, elle ne peint pas, elle dessine, au fusain, sur un papier 100% coton choisi pour son grain épais. À l’entrée dans cette crypte muséale, l’effet est trompeur, photographique. Nous avons la sensation de pénétrer dans une salle d'examen, où des radiographies seraient épinglées. Ici, les radiographies sont monumentales: ces crânes appartiennent à des géants. Pourtant, la première vision, si elle est d’un photoréalisme saisissant, n’est que le moment initial. Un deuxième regard s’impose dès que nous approchons. Vu de près, chacun de ces visages d’os possède une texture charnue, où le coup de crayon se lit. Sans recul, la multitude des coups de fusain sur leur relief de papier revêt un aspect abstrait. Avec le recul, la figure devient figurative, le crâne raconte son histoire humaine. Ce jeu du recul nous rappelle ce que l’œil humain est capable de voir. "Le grain du papier et l’emploi du fusain, ce bois brûlé, sont deux matières qui signalent le passage du temps", expose Cindy Wright.

Cindy Wright ©SISKA VANDECASTEELE

Nous nous enfonçons dans la crypte et devant nous trône, dans la seconde salle "funéraire", le onzième membre de cette famille mortuaire: l’addition des dix crânes au fusain, leur superposition digitale. "Étrangement, le crâne est devenu un symbole trivial, reproduit sur un T-shirt, sur un flacon de produit dangereux, sur un drapeau pirate. En confrontant le spectateur à cette vision, je rappelle à chacun que chaque crâne appartient à un individu. En les retranchant de leur symbolique triviale, je me suis aperçu que chacun d’eux nous remémore le lien qui nous unit, nous, êtres humains, qui sommes tous sujets de la mort. C’est pourquoi j’ai recomposé ces dix crânes en une pièce intitulée 'Unification'."

Pour elle, dessiner ces crânes est "un acte d’amour, comme chez ces familles de Pomuch, au Mexique, qui nettoient soigneusement les ossements des défunts, une fois par an". Chez les Romains, lors du triomphe d’un général, un esclave à ses côtés lui rappelait: "Memento mori" – souviens-toi, tu vas mourir. La formule est entrée dans l’art chrétien et dans les cabinets de curiosité baroques. La présence du crâne fut longtemps chose courante, notamment dans les études de notaires, rappel du caractère transitoire des affaires de la vie. "Moi qui collectionne des crânes depuis mes études, qui ai fait quantité de portraits, je me demande sans cesse: qu’y a-t-il derrière?"

Expo

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"Eye-to-eye", Cindy Wright

Jusqu’au 17.1.2021

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