La puissance expressive des mondes fragiles

L’exposition "Visages/frontières" met en scène une intense multiplicité d’approches du visage. ©Trinkhall Museum

Le Trinkhall museum de Liège, anciennement MADmusée, ouvre ses portes avec "Visages/frontières". Une approche magistrale des relations entre l’art et le handicap mental.

Expo
"Visages/Frontières"

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Trinkhall Museum, Liège, jusqu’au 30 septembre 2021

Au cœur du Parc d’Avroy, le Trinkhall est désormais enrobé d’une peau alvéolaire qui baigne d’une lumière diaphane l’espace muséal – plus de 600 m². Réalisée par le bureau Beguin-Massart, cette réhabilitation architecturale forme un écrin de choix pour les créations du Créahm et d’ailleurs. Un nouveau bâtiment pour un projet muséal renouvelé.

C’est en 1979 que Luc Boulangé fonde le Créahm dont le but est de développer, en dehors d’une optique occupationnelle ou thérapeutique, les capacités artistiques de personnes atteintes d’un handicap mental. Très tôt, Luc Boulangé entre en dialogue avec les multiples institutions similaires qui voient le jour autour du globe: près de 300 œuvres lui sont alors envoyées. Aujourd’hui, cette collection internationale et unique au monde en compte près de 3000.

Arts situés

Comme l’explique Carl Havelange, directeur artistique du musée, "le Trinkhall est adossé au Créahm mais je ne voulais pas que le musée en soit la simple vitrine, ce qui serait en réduire le déploiement à un atelier particulier. Il s’agit d’un musée d’art contemporain qui adresse au présent les questions qui importent." À la notion d’art différencié (stigmatisante pour le handicap) ou d’art singulier (qui suppose une esthétique identifiable), le Trinkhall préfère celle d’arts situés. Il entre ainsi en discussion critique avec l’art brut contemporain, segment émergent du marché de l’art. Dans cette dernière optique – héritée du peintre Jean Dubuffet –, l’art brut serait aculturel et atemporel, sauvage et spontané. Au contraire, poursuit Carl Havelange, "non seulement toute forme d’art est située mais c’est particulièrement vrai pour le Créahm. Aux racines mêmes de ce mouvement expressif, il y a une dimension collective: il s’agit d’une collection constituée d’œuvres réalisées par des artistes présentant un handicap mental dans le contexte des ateliers. Par là on ne définit pas esthétiquement la collection mais ses processus de création." De plus, parce que ces artistes relèvent de mondes fragiles, ils témoignent de la condition d’artiste autant que de la condition humaine en sa fragilité universelle.

Pour cette première saison, l’exposition "Visages/frontières" puise dans la collection pour mettre en scène, en 80 œuvres, une intense multiplicité d’approches du visage.

Pour accueillir le visiteur, un galion à l’univers complexe et ludique représente un musée idéal, œuvre d’Alain Meert, artiste phare du Créahm. L’espace muséal se déploie sur deux niveaux: au rez-de-chaussée, dans l’espace dit "Monographique" (dont le but est de faire connaître un artiste de la collection), c’est Jean-Michel Wuilbeaux qui a l’honneur des cimaises. Une œuvre dense marquée par l’intelligence des couleurs et de l’écriture, entre jubilation et déchirement. Auteur de poèmes d’une rare audace lexicale, il aime préciser dans les bords de ses peintures la charte graphique de ses compositions.

La question d’identité

L’étage est dévolu aux expositions thématiques. Pour cette première saison, l’exposition "Visages/frontières" puise dans la collection pour mettre en scène, en 80 œuvres, une intense multiplicité d’approches du visage. Ces œuvres saisissantes dans leur puissance expressive ne révèlent pas une humanité triomphante mais se montrent au contraire interrogatives et profondément habitées par la question de l’identité. Elles sont mises en relation avec celles d’artistes du passé (Dubuffet, Ensor, Rembrandt… mais aussi un crâne surmodelé de Mélanésie, comme un point de départ esthétique et métaphysique à l’exposition). De leur côté, des artistes invités (Thomas Chable, Hélène Tilman, Anne de Gelas…) interviennent discrètement dans le fil du parcours.

Et à ne pas manquer: la salle Pascal Tassini, un artiste majeur mondialement reconnu. Sa "Cabane" – emblématique de son œuvre – noue textiles et objets de récupération en une vertigineuse abstraction.

Renouvelant le projet muséal du MADmusée, le Trinkhall s’affirme comme espace artistique autant que social et politique. Incontournable.

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