La Villa Empain joue cartes sur table

"The world and the Earth", par Rudi Mantofani. ©Rudi Mantofani

la Fondation Boghossian propose une exposition joueuse et profonde sur notre vision d'un monde... qui ne tourne plus rond.

"Mappa mundi, cartographies contemporaines", à la Villa Empain (Ixelles)

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Commissaires: Alfred Pâquement et Louma Salamé

Les cartes ont longtemps été objets de science, objets politiques et objets d’art (Léonard fut le cartographe des Borgia), mais aussi objets littéraires (la plus célèbre étant sans doute celle de "L’île au trésor" de Stevenson, une carte pourtant imaginaire). Au XXe siècle, la carte a perdu peu à peu son statut d’œuvre d’art pour se techniciser. Elle gagnait en précision ce qu’elle perdait en imaginaire. Les artistes s’en sont peu à peu emparés, procédant à ce qu’Alfred Pâquement désigne d’une formule du langage courant: "une remise à plat de notre monde".

La carte est une transcription de l’univers, une projection, une vision à distance.

La carte est une transcription de l’univers, une projection, une vision à distance. Pour combler cette distance, le géographe français Michel Foucher, auteur de nombreux ouvrages parmi lesquels "Fronts et frontières", décida dans les années 1980 que l’on ne pouvait connaître un territoire qu’en parcourant sa frontière à pied. Joignant le geste à la pensée, il avait arpenté plusieurs frontières alors très conflictuelles, notamment celle de l’Afghanistan.

"Figures 1799, Explorers' routes", par Malala Andrialavidrazana. ©Malala Andrialavidrazana

Les salles de la Villa Empain, toutes devenues des salles des cartes le temps de cette exposition, proposent cette mise à plat sur leurs murs et nous invitent à leur manière ludique de combler aussi cette distance. Le commissaire met en avant la "Mappa" d’Alighiero Boetti (1979), brodée par des artisans… afghans, le mobile de Mona Hatoum, où flottent les continents ou les jeux sémantiques et plastiques de Marcel Broodthaers ("La conquête de l’espace - Atlas à l’usage des artistes et des militaires", 1975) et la Fondation Boghossian nous présente là des œuvres rarement vues.

Poétique et politique

À côté de ces figures tutélaires, quelques (re)découvertes aimantent le regard. L’Indienne Shilpa Gupta ("100 Hand drawn Maps", 2010) a invité des membres de son entourage à dessiner cent cartes de l’Inde, et la superposition-succession des images recompose une carte incertaine du sous-continent. Elle relie le thème de la carte à celui des frontières, sujet fondateur pour New Dehli, depuis la partition de 1947 et ses affrontements répétés avec le Pakistan.

"Tellurian of immigration" et "Tellurian of imaginary", par Qiu Zhijie. ©Qiu Zhijie /Thibault De Schepper

Mircea Cantor, originaire de la région de Crisana, ouest de la Transylvanie, déjà venu au Hangar en 2018 exposer ses œuvres de cordes aux origines ancestrales, propose ici sa carte "brûlée", "The World Belongs to Those Who Set it on Fire"(2016), vision d'un monde noirci par le pouvoir et, dans une vision connexe, la mappemonde inversée, le monde la tête en bas, qui sert d’abri improvisé face à toute agression (Abraham Cruzvillegas, "Self constructed Upside Down Shelter", 2017). Philippe Favier reprend et détourne des cartes marines pour y inscrire dans un O monumental des îles incertaines ("Les Iles O", 2014).

Ces artistes manient la grandeur et la petitesse, l’échelle et la distance, et invitent notre regard à s’amuser avec la gravité.

Quelques pièces joueuses sont un bonheur d’enfant, comme le "Monde nomade#1"(2006) de Marco Godinho, planisphère de papier découpé en soixante bandes verticales recroquevillées comme autant de paperolles, selon la température ambiante. Cette vision d’un monde éminemment variable est un enchantement. Deux dernières visions sont un envoûtement : le "Dubai World III" (2008) d’Andreas Gursky met en scène les célèbres îles artificielles. Enfin, le globe cubique de Rudi Mantofani, "The World and the Earth" (2009-2012), distord notre monde: notre planète est un cube en équilibre précaire sur une pointe, où les continents débordent de face en face.

"Mappa", par Alighiero Boetti. ©Alighiero Boetti

C’est une exposition aussi poétique que politique, selon la célèbre biffure de Marcel Broodthaers, et on ne peut que saluer la prescience d’Alfred Pâquement, commissaire, et Louma Salamé d’avoir choisi pareil thème en une pareille période. Le premier a raison de nous rappeler ces vers du "Voyage" de Baudelaire: "Pour l’enfant amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit. Ah! Que le monde est grand à la clarté des lampes! Aux yeux du souvenir que le monde est petit!" Il y a en effet un jeu d’enfants chez ces artistes, qui manient la grandeur et la petitesse, l’échelle et la distance, et invitent notre regard à s’amuser avec la gravité.

Info pratiques

Aussi sur Facebook

En prolongement de ces salles ludiques de la villa Empain, on consultera la merveilleuse page "I Fucking Love Maps" (www.facebook.com/IFLOVEMAPS/), qui réunit la bagatelle de 690.000 followers, et qui nous fait découvrir les cartes les plus insolites, les plus instructives, les plus perturbantes qui soient.

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