Le baroque à bon port

©Dries Luyten

Tout le week-end, Anvers inaugure son Année du baroque (ou "Barokjaar 2018"), bâtie autour de Rubens, figure tutélaire de la métropole. L’occasion d’interroger Thomas Leysen, patron des patrons bien connu des lecteurs de L’Echo, révélé ici sous les traits du collectionneur.

Président du conseil d’administration d’Umicore dont il fut le CEO, ancien président de la FEB, et actuel président de KBC Group et de Mediahuis dont il est également un actionnaire important, on connaît moins le volet artistique du portrait diptyque de Thomas Leysen.

Lequel, s’il n’est pas à la tête de la manifestation anversoise (voir l’encadré), y est cependant étroitement associé. D’une part en tant que président de KBC. Propriétaire de la Rockoxhuis, il a pris la décision de moderniser le musée, un des rares musées privés en Belgique, et d’y adjoindre la maison contiguë, ancienne demeure de Franz Snijders, le grand peintre animalier du baroque anversois – ce qui constitue la contribution du groupe bancaire à ce festival des arts. D’autre part, il est président de Rubenianum, centre de recherche qui édite le catalogue complet de Rubens, placé sous l’égide de la fondation Roi Baudouin dont Thomas Leysen est le président depuis 2016.

Ce fonds constitue une initiative entièrement privée, comptant une centaine de collectionneurs, d’amateurs d’art disséminés de par le monde qui ont contribué à lever plus de trois millions d’euros afin de financer le projet. Une entreprise titanesque, puisque lorsque le projet sera mené à son terme, vers 2021, ce catalogue tiendra en 60 volumes et comptera 2.500 entrées.

Peut-on parler du catalogue raisonné de l’œuvre de Rubens?

Oui, le plus vaste jamais réalisé. Il n’y a sans doute que l’œuvre de Picasso qui soit comparable: dans le cas de Rembrandt, par exemple, cela ne représente "que" six volumes. Celui de Rubens est d’autant plus vaste que cet artiste très prolifique disposait d’un grand atelier qui lui permettait de démultiplier ses œuvres.

"L’art a valeur d’éternité. Il peut nous parler ou nous émouvoir, que l’œuvre ait été créée voici cinq ans, cinq siècles… ou 5.000 ans."
Thomas Leysen

Vous qui êtes Anversois de cœur, la ville vous parait-elle aujourd’hui tout aussi bouillonnante qu’à l’époque du Baroque?

N’exagérons rien. À la fin du XVIe siècle, Anvers comptait parmi les trois ou quatre centres mondiaux en termes de production artistique. Je n’oserais affirmer que la métropole appartient encore au top cinq. Mais cela reste une ville profondément créative, notamment au niveau de la mode, mais aussi des plasticiens de renommée internationale tels que Borremans, Tuymans ou Panamarenko... Anvers se veut également une référence sur le plan de la musique ancienne, du rock et du théâtre. La métropole a gardé une profonde tradition artistique et créative et c’est pour moi une grande satisfaction d’y habiter et de pouvoir y contribuer.

Vous considérez-vous, à l’image de Rubens, comme un entrepreneur, un diplomate et, quelque part, un artiste?

Je me garderais bien de me comparer à ce génie. Je suis d’abord entrepreneur et possède un caractère plutôt diplomate... en tout cas, j’essaie de l’être. Mais je ne suis pas vraiment artiste, éprouvant seulement une grande passion pour l’art. (Il sourit.)

Vous êtes aussi président de la Commission Corporate Governance belge et membre du Global Advisory Council de Toyota Japon: vous partagez donc avec Rubens une vision globale du monde?

Rubens fut en effet un artiste européen et un citoyen du monde avant la lettre, travaillant pour les cours royales espagnole, anglaise, ou française, nouant des amitiés et des correspondances avec des savants et des humanistes à travers toute l’Europe. Un homme d’une énorme curiosité intellectuelle et d’érudition: un personnage hors du commun dans l’histoire de l’art et qui m’a toujours fasciné.

L’art a-t-il une fonction apaisante dans la vie professionnelle intense que vous menez? Posséderait-il à vos yeux une "valeur refuge"?

L’art m’est cher. Travaillant de façon intense et voyageant beaucoup, ne m’occuper que du monde des affaires ou de la chose publique, sans pouvoir réserver une partie de mon temps à l’art et à la culture me serait difficile.

En collectionnant, avez-vous le sentiment d’être vous-même artiste ou du moins, de faire œuvre en collectionnant?

Un peu. Une collection, si elle est nourrie par une émotion esthétique et par une réflexion sur sa cohérence, constitue d’une certaine manière une création. C’est en tout cas un acte créatif que d’en constituer une. La collection reflète une sensibilité, un état d’âme, un goût...

Anvers Baroque 2018, Quand Rubens inspire

Sur quelle période ou genre se concentre-t-elle?

Plutôt sur la peinture du XVIe et XVIIe, la sculpture et les dessins de cette période, même si je possède également quelques œuvres contemporaines. Le cœur de la collection est constitué de peintures anversoises de la grande époque.

"Avoir un œil" s’apprend-il, selon vous?
En partie. En regardant attentivement et énormément, on peut espérer acquérir un œil, même s’il y a une part de don. Comme dans beaucoup de domaines, il existe une partie d’entraînement et de don inné. Mais personne n’est capable à l’âge de huit ans de distinguer un Rubens d’une copie d’atelier ou du XIXe. (Il sourit.)

Entretenez-vous des contacts personnels avec d’autres collectionneurs comme Lhoist, Jabobs, Uhoda ou Huts, par exemple?

Avec certains d’entre eux. Fernand Huts nous a d’ailleurs prêté des œuvres qui décorent la Rockoxhuis. Nous nous entendons très bien, même si nous sommes parfois rivaux… dans les salles de vente. (Il sourit.) Mais je lui suis reconnaissant d’avoir œuvré à la présentation de notre musée: moins de la moitié des œuvres qui y sont exposées sont la propriété de KBC. Nous avons pu, en 40 ans, constituer une collection certes de qualité, mais en disposant de moyens limités: plus de 50% des œuvres exposées proviennent donc de collections privées ou sont prêtées par de grands musées.

L’art et sa collection peut-il être comparé au golf, une sorte de club qui permet de développer des relations d’affaires tout en faisant autre chose?

Non, je ne crois pas. Au niveau de l’art ancien, l’univers des collectionneurs est assez restreint. Même si certains collectionneurs avouent un passé dans le monde des affaires, cela reste rare: les conversations d’art et d’affaires ne s’imbriquent guère et les rencontres professionnelles par le biais de l’art restent exceptionnelles.

Rubens et Caravage seraient-ils les deux faces d’une même médaille, celle de l’époque baroque?

Disons que le Caravage est un naturaliste, la peinture de Rubens se voulant plus idéalisante. Mais ce dernier a aussi exécuté des tableaux sanguinolents, notamment "Le martyr de Saint-André", aujourd’hui à Madrid, et présenté à la maison Rubens au cours de ce festival. Rubens me semble disposer d’une palette plus large que le Caravage, même si ce dernier se révèle être un artiste prodigieux, doté d’une forte puissance d’impact. Mais je pense que l’on peut se nourrir plus longuement de Rubens.

Quel est votre artiste anversois préféré, de l’époque de Rubens et contemporain?

À notre époque, Michael Borremans dont le langage pictural très XVIIe m’attire, et Van Dyck pour celle de Rubens.

Vous êtes très impliqué dans le développement durable: voyez-vous un rapport entre ce concept et l’art?

Il existe une notion commune: la continuité dans la durée. Le développement durable tend à ce que le monde puisse continuer à se développer au cours des générations futures. L’art a valeur d’éternité à mes yeux, et porte dès lors également en lui cette notion de durée. Il peut nous parler ou nous émouvoir, que l’œuvre ait été créée voici cinq ans, cinq siècles… ou 5.000 ans.

Rockoxhuis, Keizerstraat 10-12, Anvers. www.snijdersrockoxhuis.be

Anvers inaugure son année baroque

Jusqu’au 13 janvier 2019, www.antwerpbaroque2018.be

Outre "Sanguine", la Barokjaar 2018 d’Anvers, qui débute ce week-end, s’ouvre sur d’autres expositions, notamment au MAS, phare de la culture anversoise. Le musée présente "Michaelina", consacrée à la seule femme peintre du baroque à avoir émergé, et le photographe Athos Burez, très inspiré par l’iconographie baroque (Sabato du 25/5). Au cours de ce week-end d’ouverture, Rubens fera sa "joyeuse rentrée" dans sa ville natale: sa maison s’est enrichie d’une dizaine de chefs-d’œuvre pour l’occasion, tandis que le musée en plein air du Middelheim ouvre ses pelouses aux plasticiens belges et étrangers inspirés par le baroque ("experience traps"). Concert dans le style de l’époque, ce dimanche, devant l’église Charles-Borromée, l’un des plus beaux exemples de l’architecture baroque. Outre cette ouverture, la Barokjaar 2018 proposera plus tard d’autres expositions (Jan Fabre en juillet, confronté aux maîtres anciens), une vingtaine de projets musicaux, une dizaine de productions théâtrales ainsi qu’une série de conférences. Le Baroque, c’est forcément chargé…

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