Le centre culturel 2.0 débarque ce week-end à Molenbeek

©Charles Mangin

Exit le musée! L'art et la culture vont à la rencontre de la population, et particulièrement de ceux qui en sont privés, avec le numérique comme sésame. Voici le projet Micro-Folie de La Villette. Mais cela fonctionne-t-il? L'Echo a mené l'enquête.

Mirco-Folie de Molenbeek

4/5

Week-end d’ouverture: ce samedi 15/12/18, de 11 à 18h, et dimanche 16/12/18, de 13 à 18h.

Gratuit.

Au MoMuse via la Maison des Cultures de Molenbeek, 4 rue Mommaerts. (GOOGLE MAP)

Janvier 2017. La Villette, un des plus grands établissements culturels français, fête le lancement du premier maillon d’un "nouveau projet culturel global" dans le quartier des Beaudottes à Sevran, en banlieue parisienne. Il se nomme Micro-Folie et s’inspire des Folies de l’architecte Bernard Tschumi, ces grandes structures rouges du Parc de la Villette qui mêlent cubes, courbes et les espaces verts autour.

Micro, c’est tout l’inverse de l’ambition du projet: implanter dans une zone dite de "sécurité prioritaire" (ZSP, il y en a 80 à travers la France et les Dom-Tom) un musée numérique totalement gratuit autour duquel s’articulent un fablab et un café associatif. Un écran géant y permet de visualiser les chefs-d’œuvre des grands musées parisiens (Louvre, Philharmonie, Centre Pompidou, Institut du monde arabe, etc.). Sur des tablettes, l’expérience se prolonge: on zoome sur un détail, on accède à un descriptif de la sculpture, à un quizz ou un puzzle. De quoi "offrir les trésors de la nation aux populations", "favoriser la création" (les artistes locaux sont invités à s’approprier ces espaces) et "animer les territoires", pour reprendre les mots de la Villette.

Les Micro-Folies de la Villette en 1'45 chrono

L’expérience de Sevran séduit le ministère de la Culture. Et c’est peu dire: Françoise Nyssen décide de déployer 200 Micro-Folies dans toute la France. Des leçons seront tirées de la première: pour réduire les coûts (on parle de 600.000 euros annuels pour Sevran) et mener une action cohérente, il faut, autant que possible travailler dans les lieux culturels déjà existants. Les Micro-Folies essaiment aussi à l’étranger: Rangoon (Birmanie), Izmir (Turquie), Sibiu (Roumanie) et… Molenbeek-Saint-Jean. "Nous avons été contactés par l’ambassade de France, raconte Arnaud Matagne, directeur du musée communal de Molenbeek (MoMuse) et coresponsable de la Micro-Folie qui y voit le jour ce vendredi 14 décembre. Mais, pour nous, c’était capital d’ajouter aux collections celles des œuvres de Fédération Wallonie-Bruxelles, sinon la dimension ‘réseau’ des Micro-Folies n’aurait pas eu de sens."

"Les publics jeunes sont soumis à des tentatives de radicalisation. On propose une contre-offensive par l’art et les techniques numériques."
Pascal Keiser
Concepteur artistique


Pourquoi faire d’un écran et des tablettes le cœur de ce dispositif? Pascal Keiser, le concepteur artistique du musée numérique (et ex-responsable du programme numérique de Mons 2015, directeur de la Manufacture à Avignon, parmi d’autres casquettes technophiles: lire son portrait dans Libé) soutient l’idée d’un "choc esthétique" lors de la visite: "Les publics jeunes sont soumis à des tentatives de radicalisation. On propose une contre-offensive par l’art et d’amener de la culture en utilisant les techniques numériques."

©Charline Cauchie

Faire de la culture "avec"…

Utopique? Caricatural? Arnaud Matagne ne reconnaît pas Molenbeek dans cette description. Quant à Fatima Zibouh, chercheuse en sciences politiques et sociales à l’ULg (sa thèse porte sur les expressions artistiques des minorités ethnoculturelles), elle s’interroge sur le "comment": "Je salue l’initiative tout en soulignant l’importance de faire la culture ‘avec’ et non plus ‘pour’ les jeunes de Molenbeek. À l’heure actuelle, on ne peut plus faire l’impasse d’un processus participatif." À Molenbeek, l’outil est parisien, mais la médiation bel et bien ancrée dans la continuité du travail de trois structures partenaires: l’Académie de Dessin et des Arts visuels, le musée communal MoMuse et la Maison des cultures et de la cohésion sociale, toutes situées dans un mouchoir de poche et ancrées dans leur territoire: "La Micro-Folie sera un carrefour pour apprendre à discuter, dialoguer avec une œuvre, parler de la place de l’artiste dans la société", insiste Arnaud Matagne.

À Lille-Moulins, où s’est ouverte la deuxième Micro-Folie six mois après Sevran, le musée numérique et le mini-lab sont hébergés dans les espaces de la Maison Folie, un centre culturel bien implanté localement. Ce matin de décembre, treize enfants entre six et sept ans sautillent sur les pavés. "Ils viennent ici pour une pré-médiation, nous explique Laurie, animatrice à l’Atelier-Galerie Bleu, à deux pas de là. On s’est dit qu’avant de voir l’expo à la Galerie, ils avaient besoin de quelques références en art classique."

Témoignge: la première fois d'Amelle Chahbi

Assis sur de petits poufs, deux par deux, les experts en herbe passent au crible "L’homme qui marche" de Rodin. La présence d’Annabelle, médiatrice, est fondamentale: "Les profs ne sont pas à l’aise avec le dispositif. Dans la plupart des cas, c’est moi qui propose un parcours de visite virtuelle et on le valide ensemble." En un an, plus de 25.000 visiteurs, majoritairement des groupes scolaires, sont passés par le musée ou le lab. "Oui, les gens viennent, je vois des mamans venir y coudre, fabriquer avec leurs enfants. Et oui, ils reviennent, mais ce n’est pas pour la magie des écrans, insiste Olivier Sergent, le responsable de la Maison Folie. C’est par notre travail acharné au cœur du quartier, notre programmation engagée et l’immense travail de médiation."

©Charles Mangin

Éviter l’entre-soi

Dans le film d’introduction du musée numérique, des slameurs et des street-artists racontent comment leur première émotion artistique a changé leur vie. Peut-on évaluer comment la Micro-Folie participe à de tels déclics? "C’est très difficile", explique Sébastien Fevry, professeur à l’École de Communication de l’UCLouvain. Selon son analyse, les Micro-Folies répondent à plusieurs tendances que l’on retrouve dans les politiques culturelles actuelles: décentralisation des grandes institutions appelées à "sortir de leurs murs", investissements dans les territoires et intégration du numérique dans les programmations. Cependant, pour lui, le chemin ne doit pas être que centrifuge, au risque de renforcer des espaces d’exclusion: "Si ça peut apporter une dynamique au quartier, c’est intéressant, mais le risque, c’est de créer un lieu dont on ne sort pas." Fatima Zibouh va dans le même sens: "Il faut éviter à tout prix de renforcer l’entre-soi. Il faut créer l’expérience en dehors du quartier."

>Week-end d’ouverture: ce samedi 15/12/18, de 11 à 18h, et dimanche 16/12/18, de 13 à 18h.

Lire également

Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content