Le corps à corps de l'art et du réel

Sam Jinks, "Woman and Child" (2010). Saisissant! ©Siska Vandecasteele

Au musée de La Boverie (Liège), "Hyperrealism sculpture" présente, à travers une sélection de 44 œuvres d’une trentaine d’artistes, un panorama riche et condensé de l’hyperréalisme, des années 1960 à nos jours. Bluffant.

Après l’Australie, le Mexique, l’Espagne et les Pays-Bas, "Hyperrealism sculpture" arrive au Musée de La Boverie. La mise en scène épurée déploie dans la lumière et l’espace un parfait dialogue entre architecture et sculptures. Mêlant chronologie et thématique, six sections retracent la genèse et les évolutions du mouvement jusqu’à nos jours, avec des œuvres de John DeAndrea, Duane Hanson, Maurizio Cattelan, Carole A. Feuerman ou Paul McCarthy.

"Hyperrealism sculpture. Ceci n’est pas un corps"

Note: 4/5

Commissariat collectif: Agence Tempora, The Institute for Cultural Exchange (IKA), musée de La Boverie.

"Ceci n’est pas un corps…" prend tout son sens avec ces œuvres plus vraies que nature, stupéfiante de vie. Né dès les années 1950 dans le sillage du Pop Art, l’hyperréalisme se détourne de l’abstraction lyrique alors dominante. Incroyablement illusionniste, l’hyperréalisme observe "en clinicien", selon le mot de Benoît Remiche, fondateur de Tempora, le corps humain dans ses trois dimensions et, loin de toute idéalisation de type classique, veut en rendre les défauts, voire la laideur. L’obsession de la minutie confond le spectateur tout en exprimant sentiments et émotions avec non moins d’impact.

Provoquant amusement et angoisse, érotisme et fascination, horreur et sensualité. La perfection est dans le détail: pilosité, yeux, carnation, cheveux – parfois repris directement de la tête des modèles à qui il a été demandé de se raser avant d’être moulés. Nues ou soigneusement vêtues, ces sculptures sont d’une puissante présence et nos sens pris au piège – c’est le but. À l’instar de Dada, la sculpture hyperréaliste "se caractérise par sa propension à créer des doubles et à se substituer à l’homme, ce qui lui offre la latitude de déployer à la fois l’action que porte son œuvre et de contrôler la perception que le public peut avoir de celle-ci", écrit le curateur Franklin Hill Perell.

Nues ou soigneusement vêtues, ces sculptures sont d’une puissante présence et nos sens pris au piège c’est le but.

Les interactions avec l’histoire de la peinture et de la statuaire sont permanents: classicisme, romantisme, réalisme, surréalisme ou Nouvelle Objectivité, sculpture polychrome antique et médiévale, Michel-Ange, Rodin ou Degas (dont "La petite danseuse" constitue l’un des précurseurs de l’hyperréalisme), Hans Holbein le Jeune ou Otto Dix.

La sélection des œuvres permet de mesurer l’amplitude des significations et des enjeux – évoluant au fil du temps – portés par l’hyperréalisme en même temps que la diversité de ses matériaux et techniques. L’exploration de la condition humaine fait sans conteste le lien de toutes ses œuvres, qu’il s’agisse des monochromes du pionnier George Segal – dont l’univers mental rappelle les toiles de Edward Hopper – ou de "Woman and Child" (2010) de Sam Jinks: l’artiste y synthétise la vie et la mort. Féminisme, écologie, critique sociale sont également abordés, de même que, pour les plus récentes créations, l’impact du virtuel sur l’identité subjective.

Bébé monumental

L’hyperréalisme aime aussi varier les échelles: qu’il s’agisse de réduire les dimensions du corps ou au contraire de les agrandir démesurément, telle "A Girl" (2006) de Ron Mueck, sculpture si monumentale d’un bébé qu’il en devient monstrueux. Profitant des avancées technologiques, d’autres, comme le duo Glaser/Kunz, poussent encore plus loin la confusion entre réalité et fiction: "Jonhatan", sculpture ou performer? Mais les artistes peuvent aussi se contenter de fragments (bras, jambes surréalistes) ou faire subir au corps de multiples transformations et manipulations – ce qu’illustrent les sculptures mutilées de Berlinde de Bruyckere, ou, non moins dérangeant, "Newborn" (2010) de Patricia Piccini, anticipant la dystopie des hybridations génétiques.

Depuis le XIXe siècle, les divers réalismes "sont apparus lors de périodes de grands bouleversements et d’insécurité générale, lorsque les guerres et la dynamique rapide du progrès ont déstabilisé tant l’image de soi que les relations entre les individus", écrit l’historien de l’art Otto Letze.

L’hyperréalisme explore ces mutations à même le corps: aliénation sociale, altération identitaire, hybridation avec la machine… Demain, notre corps et donc notre identité seront-ils encore ce qu’ils furent des millénaires durant? L’hyperréalisme traduit les abîmes de la condition humaine incarnée, entre extase et agonie, en même temps qu’il se projette vers la possible disparition du "corps". L’humanoïde est-il une œuvre d’art? Est-il encore un corps? La réalité a-t-elle déjà dépassé la fiction?

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