Le Jeu de Paume explore la face cachée des images

"Since you were born", par Evan Roth, ou l'époque de l'image reine.

Avec "Le supermarché des images", le Jeu de Paume dévoile la face économique de la surproduction d’images actuelle à travers 67 œuvres (photographies, vidéos, peintures, créations numériques, …) réalisées par 48 artistes. Une gageure.

Dès 1929, le philosophe Walter Benjamin pointait "un espace chargé à cent pour cent d’images". Une saturation sans interstice en expansion continue. Dans son essai "Le supermarché du visible" (Minuit, 2017) – qui fournit son point de départ théorique à l’exposition "Le supermarché des images", au Jeu de Paume, à Paris – Peter Szendy analyse cette nouvelle "iconomie des images" (eikon, en grec, signifie image). Soit l’innervation de toute visibilité par une économie spécifique.

Deleuze le disait déjà: "L’argent est l’envers de toutes les images que le cinéma montre et monte à l’endroit" – "cinéma" signifiant ici "univers". Notre champ de vision est donc le lieu d’une intense marchandisation. Quels sont les moyens, les structures, les valeurs, les formes que prennent alors la fabrication et la circulation des images? Articulant l’économie des images et les images de l’économie, les thèmes déployés cherchent à répondre à de telles questions: les stocks et les matières premières des images, leurs flux et leur vitesse, le travail humain qui les rend possible, leur valeur financière. Divers aspects de cette iconomie sont ainsi passés en revue: esthétiques, sociaux, financiers – cryptomonnaies ou marché de l’art – ou encore écologiques (comment refroidir les centres de stockage à l’heure du réchauffement climatique?)

Les artistes croisent les disciplines – sociologie, philosophie, esthétique... – pour nous mettre dans les yeux la face cachée de ces images qui nous encerclent et nous traversent.

Les œuvres scénographiées envahissent – c’est exceptionnel – tout l’espace muséal. Dès le grand hall d’entrée, l’installation "Since you were born" de Evan Roth tapisse les murs des milliers d’images que l’artiste a extrait de la mémoire cache de son ordinateur. Plus loin, Andreas Gursky expose sa monumentale vision d’un entrepôt d’Amazon: avec une précision vertigineuse, la photographie montre la terrible matérialité d’une plateforme de vente en ligne.

"Le mécanisme répétitif 05", par Hao Li (2012).

Disciplines croisées

Avec "Adressability", Jeff Guess manifeste le moment où l’agencement des pixels ("picture elements") devient une image, reflétant de manière dynamique la matière même des flux. "Visible hand", de Samuel Blanchini, montre comment les images numériques dépendent directement des flux monétaires. "The Pirate Cinema", de Disnovation.org, propose une spectaculaire immersion au cœur des échanges planétaires, en temps réels, d’images numériques.

Montages photo et vidéos, signées Aram Barthol ("Are you Human") ou Martin le Chevallier ("Clickworkers") rendent visibles l’immense usine – cachée, mondialisée – des travailleurs du clic payés quelques centimes la tâche pour former et améliorer nos nouvelles divinités algorithmiques. Algorithmes dont Trevor Plagen, dans ses photographies, cherche à capturer le travail. On découvrira aussi le projet du réalisateur Eisenstein d’adaptation filmique du "Capital" de Marx, la mélancolique animation de William Kentridge ou encore, signé Maurizio Cattelan, le rôle marketing des ascenseurs dans les grands magasins.

"Addressability", de Jeff Guess (2011), dévoile les faces cachées des images.

De manière incisive, les artistes croisent les disciplines – sociologie, philosophie, esthétique... – pour nous mettre dans les yeux la face cachée de ces images qui nous encerclent et nous traversent dans un flux exponentiel. La richesse artistique de cette exposition, doublée d’un niveau d’abstraction théorique, rend donc nécessaire le détour par les textes, caractéristique de l’art contemporain. Mais l’effort vaut le détour.

Iconobésité et intoxications

Au-delà du thème exposé, Szendy a bien vu, dans le sillage des intuitions de Marx, que cette iconomie donne au monde une esthétique nouvelle dont il faut retracer les transformations, des mosaïques antiques en passant par les vitraux du Moyen-Âge jusqu’aux spots publicitaires. Et de rappeler, avec Marx, que "nos sens sont construits": nos façons de percevoir, voir, entendre, sentir sont les reflets de rapports socio-économiques sous-jacents. Bref, les images nous jouent leur cinéma – ah, ces plats et ces lieux instagrammables! Et cette obsession de l’image de soi (selfie) qui conduit au business de la chirurgie esthétique!

C’est bien une "guerre des images" qui se livre, économique mais aussi politique, à un niveau d’intensité jamais atteint.

C’est bien une "guerre des images" qui se livre, économique mais aussi politique, à un niveau d’intensité jamais atteint. De l’infobésité à l’iconobésité, resterait alors à montrer l’impact de cette démence de fake images et ses pathologies individuelles et politiques: crétinisme digital (Michel Desmurget); subjectivité uniformisée, langage atrophié; Imaginaire lobotomisé, sensibilité rabougrie; désir et liberté aliénés – songeons à l’"intoxication sécuritaire" (Peter Sloterdijk). Tandis que l’œuvre de fiction critique, interprète et dévoile l’expérience, l’image-illusion s’y substitue. A l’heure du web numérique, l’image n’est plus déploiement du réel; c’est une arme de dévoiement massif. Avec la poésie, dans sa formidable diversification, comme unique antidote?

"Knitting the future", par Chuyia Chia, en 2016, au Jeu de Paume.

"Le supermarché des images", au Jeu de Paume (Paris), jusqu'au 7 juin. Infos: www.jeudepaume.org

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