Le KIKK s'affirme au cœur de la ville

"Limitations of logic statement and Absence of Absolute Certainty", la tornade que l’artiste britannique Alistair McClymont recrée dans la Tour du Chapitre. ©Alistair McClymont

La 9e édition du KIKK, festival des cultures créatives et numériques, est un événement destiné aux "pros", mais aussi au grand public. Le programme gratuit comprend un parcours d’art numérique dans 20 lieux insolites de Namur, ouverts à des projets entre arts et technologies…

Le KIKK festival, c’est un événement qu’on aime bien. On ne saurait d’ailleurs pas dire exactement pourquoi, ce qui est en soi plutôt bon signe. Positif, rassembleur, dans une ville dont il rafraîchit l’image de marque par son énergie, le KIKK a réussi en moins de dix éditions à non seulement trouver son public (et quel public! de la bonne humeur, de la jeunesse, des professionnels et des amateurs, des geeks et des curieux dans une entente conviviale), mais aussi à attirer les pointures du monde du numérique (sous toutes ses formes) à Namur, en l’espace de quatre jours hors-sol.

La migration selon Younes Baba-Ali. ©Jasper Flikschuh

Pourtant, au départ, on n’aurait pas misé un kopeck sur cette bande de copains graphistes dont les studios fonctionnaient bien (Dogstudio et Superbe, relire notre grand entretien de Gilles et Mathieu Bazelaire du week-end passé) et qui, comme ça, pour s’amuser, voulait se lancer dans une nouvelle aventure. Pari gagné. Artistes, entrepreneurs-euses, scientifiques, communicant-es, designers, pro des technologies ou dans le secteur économique, de dizaines de nationalités différentes (49 l’an dernier) ont tous une bonne raison d’assister aux conférences et rencontres de haut vol organisées par le festival qui s’axe sur l’inclusivité dans les nouvelles technologies.

Technologie inclusive

En dehors du programme pro payant, un des must (gratuit) est le "KIKK in town", un grand parcours d’artistes numériques dans les rues de Namur commissionné par Marie du Chastel, la commissaire et coordinatrice du KIKK. Vous y verrez des installations monumentales, des œuvres poétiques, des lieux insolites avec, cette année, une attention spéciale accordée à la sélection d’artistes issus d’Afrique (lire ci-dessous).

Devant "The Intimate Earthquake Archive", au nouveau Delta, les vibrations traversent la peau de la même façon que les tremblements de terre traversent le sol.

Épinglons, parmi la vingtaine d’installations, "Limitations of logic statement and Absence of Absolute Certainty", une tornade que l’artiste britannique Alistair McClymont recrée dans la Tour du Chapitre pour se poser la question de la place de l’homme dans le temps et dans l’espace; mais aussi "The Intimate Earthquake Archive", une installation interactive qui utilise des données sismiques pour les faire ressentir au visiteur. Les vibrations traversent ainsi la peau de la même façon que les tremblements de terre traversent le sol. L’œuvre-expérience sera à découvrir au Delta, la nouvelle Maison de la Culture de Namur.

Jusqu’au 3/11: www.kikk.be

Afrikikk
"L'Afrique court-circuite les visions standardisées et les besoins mondialisés"

Delphine Buysse est une commissaire d’exposition d’origine belge basée à Dakar. Elle s’est chargée d’Afrikikk, la thématique que le KIKK consacre aux artistes africains. Interview.

D’où vient l’idée de ce focus?

D’une rencontre et d’une prise de conscience. Gilles Bazelaire (directeur et cofondateur du KIKK, NDLR) est venu à Dakar pour des conférences. Il faut savoir que le Sénégal, en Afrique de l’Ouest, est un hub pour start-up et projets numériques. C’est cette énergie, que l’on voit aussi dans la sphère artistique, que l’on a voulu mettre en avant. Faire intervenir des artistes qui viennent d’ailleurs, c’est se confronter à d’autres points de vue. Le KIKK et la Biennale Dak’Art 2020 sont ainsi devenus partenaires.

Quels sont les thèmes que l’on retrouve chez les artistes de la sélection?

Les démarches sont souvent engagées et activistes. Pas mal d’entre eux parlent du néocolonialisme à l’ère numérique. L’œuvre présentée par le Franco-béninois Emo De Medeiros se place dans la lignée de l’Extractivisme, c’est-à-dire qu’il dénonce l’extraction à outrance des matières premières destinées à la fabrication de téléphones et autres objets de notre quotidien. Francois Knoetze (né au Cap, en Afrique du Sud, NDLR), lui, crée des costumes en recyclant des déchets de la mondialisation. Il les fait porter par des personnes et les filme dans des villes du monde entier. Chaque vidéo est retravaillée de telle manière qu’elles deviennent chacune des objets uniques. On les regarde avec une gêne, une sensation de suffocation due à l’outrance. On retrouve chez de nombreux artistes une critique du système, de l’hypermodernité et un travail très empreint de décolonisation. L’Afrique court-circuite complètement les visions standardisées et les besoins mondialisés, notamment en inventant et en répondant à ses propres besoins technologiques. Émerge un "afrotopos" (1), un espace mental investi par une pensée prospective et l’imaginaire du continent.

Comment les artistes sélectionnés investissent-ils cet "afrotopos"?

Prenons l’exemple de Younes Baba-Ali, bien connu en Belgique, car il y a déjà exposé. Il a une œuvre très poétique. Ici, il présentera un balai d’antennes satellites pour explorer la relation physique et métaphorique entre les migrants et leurs communautés d’accueil. Le Sénégalais Mansour Ciss Kanakassy, lui, crée carrément une afro-république avec sa propre monnaie pour s’affranchir du franc CFA et un "global pass" pour permettre aux gens et aux idées de circuler librement. Puis, je citerai encore la Kényane Jacque Njeri qui, dans son travail, met en scène des dizaines d’ethnies, ou groupes, comme les Masaï, dans un cadre de science-fiction. C’est un hommage à ces minorités qui subissent de plein fouet la globalisation et les migrations internes.

(1) Notion empruntée à l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr dans "Afrotopia", Éd. Philippe Rey, 2016.

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