Le Musée d'Ixelles en accès libéré

La "Femme épinglant son chapeau" de l’impressionniste belge Georges Morren, au bercail dans l’intérieur 1900 d’une riveraine du Musée d’Ixelles. ©Clementine Roche

Le prix Akcess a été décerné par l’ASBL Prométhéa au Musée d’Ixelles pour le "Musée comme chez soi", sa formule choc de prêt de chefs-d’œuvre à ses riverains.

C’était il y a pile un an. L’Echo révélait que le Musée d’Ixelles, fermé pour travaux, s’apprêtait à prêter dix œuvres à ses riverains pour une opération intitulée "Musée comme chez soi". À l’époque, c’était le saut dans l’inconnu: "On va nous trouver un peu dingo", craignait même Claire Leblanc, Conservateur du musée (L’Echo du 5/6/18). Un an plus tard, cette "mission impossible" caracole en tête des meilleures idées qu’ait concrétisées l’institution: le Musée d’Ixelles, avec son partenaire Patrimoine à roulettes, expert en médiation culturelle créative, vient de décrocher le Prix Akcess 2019 remis par le collectif d’entreprises mécènes du même nom regroupées par l’ASBL Prométhéa.

3e édition | Musée comme chez soi

Le Musée d’Ixelles part donc à la rencontre de ses voisins. Jusqu’en 2020, deux fois par an, c’est dans le salon d’un particulier que vous pourrez admirer une œuvre des collections du musée, actuellement en travaux. Dix œuvres vivent ainsi, le temps d’un week-end, chez l’habitant qui vous les présente et vous les raconte à sa manière. Un moment magique hors des codes muséaux habituels, comme l’ont prouvé les deux éditions précédentes dans les quartiers Tulipe (juin 2018) et Fernand Cocq (décembre 2018). Ce dimanche 23 juin, c’est au tour des habitants de Matongé d’ouvrir leur maison aux visiteurs en goguette. Exemple avec Najois qui vous présentera "Le thé" d’Herman Richir: "C’est une œuvre ixelloise, on y voit un couple qui prend le thé. Herman Richir créait des expositions mais faisait en sorte que sa femme, peintre aussi, expose en même temps que lui, car à l’époque, c’était interdit pour elle. C’est une histoire où deux êtres se soutiennent et que je vais raconter."

Le 23 juin, à Matongé. www.museedixelles.irisnet.be – 02/515.64.21/22

 

Ce prix Akcess, assorti d’un montant de 10.000 euros, récompense une action de médiation culturelle exemplaire favorisant l’accès à la culture pour tous. Cette année, les mécènes (parmi lesquels on peut citer les banques Belfius et Triodos, Ethias, Thalys ou la RTBF) avaient reçu 62 candidatures à départager. "Musée comme chez soi" a particulièrement convaincu grâce notamment à "l’image différente renvoyée par l’institution muséale" à travers ce projet.

Par hasard

Zoubida ne peut qu’être d’accord. En décembre dernier, elle participait à la deuxième édition du "Musée comme chez soi" en accueillant "La cour des lions" du peintre pointilliste Théo van Rysselberghe: "Je suis tombée par hasard sur le premier parcours, je voyais des personnes qui sortaient et rentraient d’une maison, j’ai suivi. Puis, je me suis moi-même inscrite." Elle est conteuse, amatrice d’art et habite à 50 mètres du Musée d’Ixelles. Pourtant, elle n’osait pas y mettre les pieds: "On savait qu’il y avait des événements à cause des belles voitures qui nous empêchaient de nous garer les soirs de vernissage."

Le prix décerné au Musée d’Ixelles récompense une action de médiation culturelle exemplaire favorisant l’accès à la culture pour tous.

"Musée comme chez soi" a complètement changé son rapport à l’institution: "Le musée est entré chez moi, il s’est mis à la disposition de tout le monde. Il a pris un visage humain, une barrière invisible a cédé. C’est une chance qu’il y ait eu cette fermeture."

Cela veut-il dire que le musée en lui-même n’a plus "lieu" d’être? "Non, ce n’est pas la mort du musée", répond Claire Leblanc: "Il s’agit plutôt de retravailler le rapport à ce lieu, de l’envisager moins comme un sanctuaire qui verrouille les comportements et de favoriser une relation décomplexée à la culture. On théorise beaucoup de nos jours le musée comme agora mais la mise en pratique est plus compliquée. Ici, on a la bonne échelle pour essayer des choses, on n’est pas une institution mammouth. Tout s’est déroulé sans blocage administrativo-juridico-technique."

"En France, on nous envie"

"En France, on nous envie cette liberté d’esprit et d’action", enchaîne Yves Hanosset, responsable de l’ASBL Patrimoine à roulettes, qui renouvelle depuis 20 ans le rapport entre la culture et le public. Il a trouvé à Ixelles le musée prêt à réaliser un de ces vieux rêves: "C’est d’une évidence, on a l’impression que les œuvres sont faites pour ces endroits." Après l’ère des musées sanctuarisés comme temples de la culture, l’heure est à la vocation sociale, à la "pédagogie du patrimoine": "La Belgique, et particulièrement la Région bruxelloise, ont toujours été expertes en la matière. Au niveau muséal, nos services éducatifs sont parmi les plus novateurs. Déjà dans l’entre-deux-guerres, au Cinquantenaire, il y avait des conférences à la radio pour parler au public. Mais s’adresser aux jeunes et aux moins nantis, il y a 30 ans, on me riait au nez. Aujourd’hui, les pouvoirs publics prennent le relais", explique-t-il déjà sollicité par d’autres musées désireux de reproduire le concept.

"Une telle expérience change la donne, raconte Claire Leblanc. Après, on restera toujours contraints par nos missions de conservation et de sécurité du patrimoine, mais on peut trouver des solutions pour rendre les choses plus accessibles." Car la plus-value est énorme: "Quand on voit ce que proposent les habitants, niveau contenu, qualité d’accueil, émotions, c’est assez magique! C’est en ça que la culture redevient un vrai outil créateur de liens entre les gens", défend Yves Hanosset. "C’est une leçon d’humilité par rapport à notre manière à nous, historiens de l’art, d’approcher les œuvres", confirme Claire Leblanc.

Beaucoup d’autres conclusions seront à tirer de cette expérience qui comptera 6 éditions jusqu’à la réouverture du musée, en 2023: "Pour nos futurs espaces, on se demande comment créer ce rapport privilégié à l’œuvre qu’on sent chez l’habitant, j’ai envie d’un espace isolé dans le musée pour permettre cela. On veut aussi conserver la proximité avec nos voisins. On a fait un barbecue dernièrement avec les participants du ‘Musée comme chez soi’ et c’était vraiment un beau moment."

Après seulement quinze mois de fermeture, Claire Leblanc se sent quasi prête à proposer la nouvelle feuille de route pour l’institution: "Ce n’est pas que du bonheur, ce chantier. Nos visiteurs nous manquent. Puis, on a entamé une analyse critique, individuelle et collective qui crée de l’inconfort. Mais on verbalise de nombreux changements positifs: on veut un musée comme lieu de vie. On sera au rendez-vous."

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect