Le pavillon belge "Mondo cane" primé à la Biennale de Venise

Les prisonniers de "Mondo Cane" ©Nick Ask

L’installation "Mondo Cane" des Bruxellois Jos de Gruyter et Harald Thys a reçu samedi une mention spéciale du jury de la 58e édition de la Biennale de Venise. L'Anversoise Otobong Nkanga a également été mise à l'honneur.

"Nous sommes très contents de ce prix, d'avoir été choisis parmi les 90 pays représentés. C'est une première et c'est un grand soutien à notre travail", a commenté Mme Schmitz auprès de l'agence Belga. "C'est le plus beau cadeau que m'a fait la vie après ma femme", s'enthousiasme quant à lui Harald Thys. Ce prix est historique puisqu'il s'agit d'une première pour la Belgique en 100 ans de participation à l'événement, se félicite la Fédération Wallonie-Bruxelles. Dans cette même catégorie récompensant la meilleure participation nationale, le Lion d'Or est revenu au projet lituanien "Sun & Sea" de Lina Lapelyte, Vaiva Grainyte and Rugile Barzdziukaite.

Thys et de Gruyter se sont rencontrés en 1988, lorsqu'ils étudiaient l'art audiovisuel à Saint-Luc à Bruxelles. Depuis lors, ils forment un duo inséparable. Au début de leur carrière, ils ont surtout réalisé des films artistiques qui combinaient une certaine dose d'absurdité avec une profondeur psychologique et une critique de la société. Ils ont ensuite élargi leur travail à des peintures, des sculptures et des installations.

L'an dernier, la commissaire Anne-Claire Schmitz les a invités à poser leur candidature pour la Biennale de Venise. Et ils ont remporté la mise. Leur sélection a provoqué un grand émoi en Belgique francophone, car, cette année, c'est la Fédération Wallonie-Bruxelles qui représente la Belgique et le choix s'est porté sur deux artistes flamands. "En réalité, je suis Néerlandais. Je suis né à Geel, mais je possède un passeport néerlandais", explique Jos de Gruyter d'un air impassible. Les deux compères n'aiment pas parler de "l'affaire". "Vous vous retrouvez involontairement au milieu d'une tempête communautaire." Harald Thys regarde l'enregistreur: "Nous devons faire très attention à ce que nous disons". No comment, donc.

Harald Thijs (à g.) et Jos de Gruyter ©Belgaimage

Pourquoi n'avez-vous pas présenté un film pour la Biennale. C'est pourtant votre spécialité?

H.T.: Nous n'avions aucune idée pour un film, mais bien pour une installation de poupées. Nous l'avons inventée en dix minutes. Ensuite, nous avons foncé sans trop réfléchir. Nous pensons cependant faire un film avec et sur l'installation. Mais plus tard, indépendamment du contexte de la Biennale.

Vous travaillez ensemble depuis 1988. Comment cette collaboration est-elle née?

J.d.G.: Oui, mais comment l'expliquer?

H.T.: Je pense que nous étions tous deux choqués par plusieurs évènements qui se sont produits. Nous étions en voyage en France, avec mon frère, dans les environs du Mans. Un jour, nous avons vu quelqu'un en short au bord d'un lac en train de faire un clip. C'était à la fois tellement universel, mais aussi déprimant sur le plan métaphysique.

J.d.G.: Par ailleurs, nous dormions dans la salle d'opération d'un hôpital pour animaux.

H.T.: Tout à fait. Pour résumer: c'est une série de petites anecdotes qui nous a rapprochés. Désolé, je dois tousser.

J.d.G.:Moi aussi.

H.T.: Je pense que nous partageons une forme de sensibilité à propos du monde. Et ça n'a jamais changé.

Au pavillon belge

L'installation "Mondo Cane" tire son nom d'un pseudo-documentaire de 1962, sorte de téléréalité avant la lettre qui exploitait déjà le voyeurisme du spectateur occidental. On y voit une vingtaine de poupées, dont la plupart sont automatisées, une série de grands dessins et des grilles d'acier clôturant les niches latérales du pavillon.

Au centre du bâtiment, une série d'artisans effectuent leurs tâches répétitives, tandis que sur le pourtour grouille un monde parallèle peuplé de voyous, de zombies, de poètes et autres marginaux. Ces deux mondes coexistent dans le même espace mais s'ignorent superbement.

La ségrégation est sans appel. Les gestes des poupées, mécaniques et maladroits, sont activés par le mouvement des visiteurs tandis que des chants, des cris et des plaintes accroissent l'étrangeté et l'angoisse qui ressortent de cette représentation mi-touristique mi-anthropologique de nos vieilles hiérarchies occidentales, plus que jamais d'actalité.

Mais qui est le plus libre? Celui qui (s')est conditionné comme il faut? Ou ces "fous" qui s'en moquent et que l'on s'empresse d'enfermer?

• À voir aux Giardini de Venise, jusqu'au 24/11, puis début 2020 à Bozar.

 

S'il existe une constante dans votre travail, c'est peut-être le sentiment de ne pas savoir qu'en penser. À Art Brussels, vous avez présenté une série de têtes, d'Urbanus à l'ancien président géorgien Shevardnadze. Je n'ai pas compris le rapport...

H.T.: Vous avez raison. Et nous n'apportons pas de réponse. Nous ne le savons pas toujours nous-mêmes. Il arrive souvent que les choses prennent une direction totalement différente de ce que nous avions imaginé au départ. Beaucoup de choses trouvent leur dynamique propre au dernier moment. Dans nos films, les acteurs sont souvent des personnes qui n'ont jamais joué la comédie. Et qui n'ont jamais travaillé ensemble. Cela crée quelque chose de spécial.

J.d.G.: Connaissez-vous la série pour enfants "Colargol" des années '70? Nous avons récemment demandé à quelqu'un de chanter la chanson de la série. Il ne l'avait jamais fait. C'est une expérience fantastique de faire ce genre de chose pour la première fois.

H.T.: Nous avons également créé une pièce radiophonique sur Pierre Paul Rubens. Le peintre. Jos jouait le rôle de Rubens et moi celui de son contemporain Frans Snijders. Ou l'inverse.

J.d.G.:J'étais Rubens et Van Dyck.

H.T.: Tu as raison. Dans tous les cas, ils allaient tous les trois à Venise. Et Rubens commandait un spaghetti bolognaise avec du fromage, ce qu'ils ne connaissent pas là-bas. Nous trouvions que c'était marrant. Le Musée d'art contemporain d'Anvers l'a fait écouter à la Maison Rubens.

Et?

H.T.: Ouais... (il rit)

©Ségrégation sans appel des marginaux

Comment avez-vous sélectionné les vidéos sur YouTube pour le site web "mondocane.net"?

H.T.: Cela s'est fait de manière assez impulsive. J'avais vu par hasard un court métrage espagnol avec Dakota Johnson dans le rôle principal. Elle y joue une touriste dont un Espagnol tombe follement amoureux. Le film est très mauvais. Je trouvais qu'il devait absolument être repris sur le site web. Vous pouvez le regarder, mais bien sûr ce n'est pas obligatoire.

J.d.G.:Avec nous, il s'agit souvent de combinaisons. Prenez l'article du livre sur De Lijn. Le livre est lourd. Tout comme De Lijn, avec ses gros bus et son administration. Ils ont des choses en commun.

H.T.: Nous rassemblons des choses. Les textes du livre ne sont pas de nous, idem pour les vidéos de YouTube. Nous nous contentons de les présenter. Nous ne sommes spécialistes en rien, mais nous essayons de faire de tout. C'est pourquoi il nous arrive d'être surpris par l'effet obtenu.

Lorsque vous avez commencé en 1988, le monde était très différent, sans internet et les caméras numériques. Est-ce cela a changé votre façon de travailler?

J.d.G.: Pas tellement notre façon de travailler. Nous constatons un grand nivellement dans la manière dont nous regardons les choses. Le week-end dernier, je suis allé avec mes fils voir le film "The Avengers". Je n'ai pas bien compris pourquoi certains personnages mouraient. Un de mes fils l'avait compris: c'est parce que ces acteurs avaient signé des contrats avec d'autres studios. Auparavant, c'est le genre de choses que nous ne savions pas. À notre époque, aller au cinéma était encore quelque chose de spécial. Aujourd'hui, les jeunes regardent un film à plusieurs niveaux. Ils savent déjà tout à l'avance.

"Parfois, je rêve que quelqu'un achète une poupée. Une seule. Chaque poupée dispose de sa télécommande. Et j'imagine l'acheteur chez lui en train de jouer avec notre poupée."
Harald Thijs
Artiste vidéo et plasticien

H.T: La stratification et le nivellement se retrouvent aussi dans notre travail. Il y a deux ans, à Milan, nous avons organisé une exposition classique avec des sculptures et des aquarelles. Ces aquarelles semblaient intéressantes de loin et avec un oeil à moitié ouvert.

J.d.G.: Mais vues de près, elles ne ressemblaient à rien. Ce n'étaient que des imitations. J'ai dessiné, et Harald a mis en couleur. Les cadres venaient du Brico. Vous regardez quelque chose, et en réalité, ce n'est rien. C'est à nouveau le jeu qui consiste à savoir ce que cela signifie, ou pas.

Comment saurez-vous si la Biennale a été une réussite?

H.T.: Oh, si nous vendons quelque-chose?

J.d.G.: Nous espérons que cela nous ouvrira de nouvelles portes.

H.T.: Parfois, je rêve que quelqu'un achète une poupée. Une seule. Chaque poupée dispose de sa télécommande. Et j'imagine l'acheteur chez lui en train de jouer avec notre poupée.

• À voir aux Giardini de Venise, jusqu'au 24/11, puis début 2020 à Bozar.

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