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Léon Wuidar: "L’acte de peindre est gratuit et libre"

Léon Wuidar

L'artiste Léon Wuidar, qui a connu une reconnaissance internationale à l’aube de ces quatre-vingts ans, se voit consacrer enfin une exposition monographique et rétrospective d’envergure au MACS du Grand-Hornu.

Léon Wuidar est un des rares artistes belges qui a, tout au long de sa vie, persévéré dans la voie de l’abstraction construite ou concrète. L’exposition intitulée "À perte de vue" présente, à la suite du Museum Haus Konstruktiv à Zurich, une importante rétrospective qui réunira tableaux, collages et carnets de dessins courant de 1962 à nos jours, retraçant le parcours et les évolutions du travail de ce peintre discret, d’une rigueur souriante qui au milieu d’un univers personnel labyrinthique joue avec les couleurs et les lignes autant qu’il ne s’amuse avec les mots et les choses.

Celui qui fut professeur à l’Académie des Beaux-Arts de Liège en compagnie de Jacques Charlier a par ailleurs multiplié au cours d’une carrière fertile les collaborations architecturales, notamment avec Charles Vandenhove, dont l’œuvre s’exprime par un mélange de moderne et de classique. L’architecte belge a d’ailleurs conçu la maison de l’artiste à Esneux, dans un style cette fois brutaliste qui correspondait au style épuré de Léon Wuidar. Ce dernier s’explique sur son choix de l’abstraction qui a exercé sur lui, sa vie durant, une forte… attraction.

Vous avez toujours dessiné?

Enfant, j’ai dessiné très tôt et, parait-il, au lieu de dessiner les premiers personnages de façon habituelle – une forme ronde et une sorte de chapeau de même forme, je représentais une figure ronde, mais qui arborait un chapeau pointu. Des années durant, entre quinze et vingt-cinq ans, j’ai fait des compositions figuratives imaginées. S’y retrouvait un personnage de cirque par exemple, avec une tête ronde ou ovale et dessus un chapeau… pointu.

"J’ai une mémoire de petits souvenirs et c’est leur accumulation qui souvent atterrit dans mes dessins sous forme d’abstraction de certains de ces souvenirs."

Quelle est l’importance de la guerre dans votre œuvre? Cela a-t-il déclenché quelque chose artistiquement? N’y aurait-il pas eu une sorte d’effacement du passé terrible?

Sans doute que oui. Au début de la guerre, j’étais trop jeune. Mais les souvenirs les plus marquants concernent l’après-guerre: les ruines de la ville de Liège avec quantité de maisons effondrées, et cette odeur de plâtre mouillée assez forte. Les destructions révèlent les structures, l’essentiel. J’ai toujours été attentif aux formes… sans doute du fait du métier de tailleur de mon père. J’ai une mémoire de petits souvenirs et c’est leur accumulation qui souvent atterrit dans mes dessins sous forme d’abstraction de certains de ces souvenirs, ceci de manière inconsciente lorsque je commence à dessiner ou peindre. Je travaille sur des structures, de petites compositions et, parfois, soudain, quelque chose effleure: un détail ou l’autre. Mais cela reste occasionnel…

Léon Wuidar. ©LÉON WUIDAR

L’abstraction est-elle une sorte de table rase à l’image de l’architecture, domaine dans lequel, après la dernière guerre, on a souhaité éradiquer le passé afin d’oublier les catastrophes qui se sont déroulées auparavant?

C’est typique de la période d’après-guerre que des peintres renoncent à la figuration pour des raisons liées à l’extermination dont fut témoin l’Europe et à toutes ces violences de par le monde. Et personnellement, j’en ai conclu que figurer n’avait plus de sens, au contraire d’élaborer, structurer, inventer. Quitte à ce que l’invention déborde et aille bien au-delà de la structure géométrique, laquelle me paraît un peu limitée et pauvre. Il est important qu’éventuellement des structures évoquent autre chose, et qu’il y ait de multiples interprétations de l’image que je donne.

"Ce n’est pas avec la peinture, même si certains ont la naïveté de le croire, que l’on fait une révolution. Il vaut mieux pour cela prendre un fusil plutôt que ses pinceaux."

Des artistes belges qui vous ont précédé, comme Jules Schmalzigaug ou Marthe Donas, vous ont influencé dans votre travail ou pas du tout?

Beaucoup moins qu’on ne le pense. Ce fut Paul Klee mon influence principale: je l’avais découvert à la fin des années cinquante lors de l’exposition que lui consacrait le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles.

"29 mars 2017" (2017) Par Léon Wuidar. ©Rodolphe Janssen

Il existe une tradition anarchiste à Liège. Y aurait-il un lien entre l’abstraction liégeoise et l’anarchisme?

On peut faire un lien. La peinture est inutile et, de ce point de vue, anarchisante. Ce n’est pas avec la peinture, même si certains ont la naïveté de le croire, que l’on fait une révolution. Il vaut mieux pour cela prendre un fusil plutôt que ses pinceaux (il sourit). Je n’aime pas trop le côté dérisoire liégeois, je préfère être moi et avoir construit quelque chose.

Quel lien faites-vous entre l’abstraction que vous pratiquez et le brutalisme en architecture? Et voyez-vous une différence si ce n’est la troisième dimension?

Pour en revenir au début de votre question, la différence est au niveau des contraintes pour l’architecte qui a d’abord un client. Le peintre qui se met devant sa toile n’en a pas au départ: l’acte de peindre est donc vraiment gratuit et surtout libre…

Précision, discipline et humour vous définissent. Le troisième terme ne serait-il pas antinomique?

Justement. Imaginez quelqu’un de très bien habillé que vous croisez quelque part et qui tout d’un coup sort des mots d’une rare grossièreté. Cela surprend, ne cadrant pas avec le reste. L’humour, c’est aussi la distance et il y en a beaucoup.

"J’apprécie la géométrie égyptienne, cette apparence d’immobilité, d’éternité... et, si ma peinture est précise, c’est pour cette raison qu’elle ne porte pas trace de mouvements: il faut que ce soit figé."

Les formes géométriques ne sont pas régulières dans vos œuvres. On peut donc dire que vous pratiquez le trapèze pour en revenir au cirque et au chapeau pointu?

(Il sourit) C’est amusant. Je suis sans doute plutôt un équilibriste

Votre géométrie serait donc primesautière?

Je préfère cela à youpie, aimant beaucoup la langue française.

Léon Wuidar

Mais pour vous l’abstraction peut-elle s’imaginer sans couleurs?

Je ne vais pas me priver d’un de mes plaisirs.

L’abstraction est-elle synonyme de liberté plus que de contrainte?

Bien sûr, surtout dans un monde où nous ne jouissons pas de beaucoup de libertés et peuplé de règlements, notamment au cours de l’étrange période que nous connaissons.

Cinquante ans d’abstraction supposent qu’il y a beaucoup de nuances puisqu’on ne fait pas la même chose durant un demi-siècle?

J’éprouve une passion pour l’art égyptien dans la mesure où il est dans une sorte de fixité et qu’il court sur trois millénaires. On ne trouve rien de semblable par la suite. Les périodes sont beaucoup plus courtes, voire même très courtes. J’apprécie cette géométrie égyptienne, cette apparence d’immobilité, d’éternité... et, si ma peinture est précise, c’est pour cette raison qu’elle ne porte pas trace de mouvements: il faut que ce soit figé. Durant mes premières années, je pensais me constituer un vocabulaire plastique dans lequel j’allais m’installer. Mais cela évolue, parce que je suis vivant et qu’il me vient d’autres images dans mes recherches et que je les utilise: il y a donc une évolution… mais sans rupture.

“À perte de vue”

Artiste: Léon Wuidar

Du 26 septembre au 30 janvier.

Musée des Arts Contemporains (MACS) du Grand-Hornu

Note de L'Echo:

Rencontre avec Léon Wuidar

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