Léonard de Vinci, l'expo de tous les superlatifs

©Agence photo de la RMN-GP

Fruit de dix années de recherches, c’est, avec plus de 160 œuvres, la plus grande rétrospective jamais consacrée à Léonard de Vinci. L’exposition du Louvre, décisive, montre comment la peinture de Léonard fonde la cohérence de toute son œuvre.

La peinture, que Léonard (1452-1519) place au-dessus de tout, est la clé de voûte de son œuvre protéiforme. Avec cette affirmation quasi provocatrice, les commissaires jouent serré. Car d’emblée surgit un paradoxe: si la peinture lui est si essentielle, pourquoi Léonard peint-il si peu? À peine moins de vingt tableaux lui sont attribués. On répète généralement que Léonard est celui qui commence mais ne finit jamais; qu’il se disperse; qu’il préfère la conception à la réalisation. Résoudre ce paradoxe et renouveler l’appréhension de l’œuvre léonardienne: voilà le pari à relever.

Pour ce faire, les commissaires, dans un geste radical et digne des philologues de la Renaissance, reviennent aux textes fondamentaux (ceux de Léonard et ceux de ses plus proches contemporains) et les relisent scrupuleusement, laissant de côté une historiographie volumineuse, contradictoire et atomisée. Quant aux tableaux, scannés par les technologies d’imagerie les plus avancées, ils dévoilent de nouveaux secrets.

Les peintures – celles du maître, de son atelier ou de disciples – sont ainsi présentées avec leur réflectographie infrarouge (qui en révèle le dessin sous-jacent) et de nombreux dessins préparatoires. Passant de l’un à l’autre, on assiste à la genèse et à l’épiphanie mouvementées de chaque tableau, issu des transformations incessantes dues à la pensée mobile de l’artiste.

Le parcours bouscule les découpages des biographies classiques. Entre le bronze monumental et initial de Verrochio et l’apothéose finale des tableaux tardifs de Léonard, le câble tendu comme un fil à plomb est bien chronologique; mais les sections glissent les unes dans les autres avec un sfumato digne du Maestro. Et l’on s’avance alors dans la révolution que Léonard, porté par une ambition démiurgique et titanesque, impose progressivement à la peinture. Résultat: un Léonard loin des clichés, des préjugés, des légendes et des anecdotes people. L’œil revoit ce qu’il croyait avoir déjà vu; et voit ce qu’il n’avait encore jamais pu voir. Une symphonie d’émotions. L’exposition était une gageure. C’est une réussite exemplaire.

Le Louvre prêt pour sa grande rétrospective Léonard de Vinci

De la forme au mouvement

Léonard a 14 ans quand il entre à l’atelier de Verrocchio. Il y découvre l’importance du dynamisme autant que du clair-obscur dont Verrocchio s’était fait une spécialité. En même temps qu’il est séduit par la peinture flamande et la scène florentine (Donatello, Fra Filippo Lippi), Léonard transpose le mouvement dans l’espace pictural. La série des "Draperies" sur toile de lin, datant de cet apprentissage, montrent comment Léonard interprète la dimension picturale de la sculpture de Verrocchio et ses recherches sur l’ombre et la lumière. Les deux hommes collaborent d’ailleurs à la réalisation du "Baptême du Christ" (1468-1478). Outre de nombreux dessins, il livre sa première commande, "L’Annonciation" (1470-1474), originale par son attention au mouvement. Mais aussi la "Madone à l’œillet", illustrant déjà "l’instant fugace d’un mouvement physique en lien avec la naissance d’une émotion", précise le commissaire Vincent Delieuvin. Par la nouveauté de ses mises en scène, Léonard s’affirme déjà parmi les grands noms de l’époque.

Études de personnages pour l'Adoration des Mages ©RMN-Grand Palais (musée du Louvre)-Michel Urtado

Mais dès 1478, il se libère de ces premières influences et donne à sa peinture un nouvel élan. Puisque la forme perçue ne cesse de se transformer, c’est au geste libéré qu’il faut rendre la primauté. De nombreux dessins montrent cette négativité à l’œuvre: dans "Étude de perspective pour l’adoration des mages" (1480-1481), l’architecture se remplit de corps en mouvement: lignes, humains, animaux – tout se superpose. À force de traits rapides, discontinus, souvent suggestifs, les dessins en deviennent noirs. Il faut laisser ses yeux se perdre dans ces bouts de papiers – souvent à peine plus grands qu’une carte postale – où Léonard cherche à saisir la vie sur le vif: celle des chevaux notamment, dont il capte l’énergie musculaire frémissante, expressive. Cette nouvelle méthode qui, loin de l’imitation, cherche à traduire le mouvement, expression des sentiments intérieurs, Léonard la nomme "composition inculte" – componimento inculto. Une telle liberté dans le geste et le trait toujours à refaire conduit inévitablement à des inachevés: l’"Adoration des mages", à la puissante construction, et le dramatique "Saint Jérôme pénitent" en témoignent. L’inachèvement résulte de la volonté de conserver la liberté de toujours pouvoir parfaire. Les réflectographies infrarouges révèlent l’énergie et les superpositions du trait se libérant du contrôle soigné. Léonard ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de l’art fondé sur la volonté de restituer la vie dans sa complexité.

À Milan, où il arrive en 1482 et où il crée son propre atelier, il invente le portrait moderne: la "Dame à l’hermine" (1485-1490) frappe par son énigme narrative et l’intensité de sa présence. Avec les deux brillants collaborateurs qui le rejoignent, Boltraffio et Marco d’Oggiono, ils développent un art somptueux du portrait de trois-quarts, plongés dans le noir.

La vie pure et sans limites

Avec le dessin comme méthode exploratoire, Léonard se porte alors vers toutes les sciences: botanique, optique, zoologie, mécanique des fluides, géologie, mathématiques, météorologie,… Les plus de 4.000 feuilles de cet ensemble océanique forment "la science de la peinture", selon le commissaire Louis Frank. On y voit le peintre en quête des formes essentielles, dynamiques, interconnectées. La traversée obstinée de cet univers n’a qu’un but: dépasser le flux des apparences visibles, capter les lois de la vie intérieure et les insuffler dans le tableau. La peinture devient cette "science divine" capable de recréer le monde: "Le peintre ne peut saisir la vérité que par une liberté de l’esprit et de la main capable de nier la perfection même de la forme. Dans la peinture, cette sauvagerie inquiète est le passage des formes l’une dans l’autre, l’extinction de toute limite", poursuit Louis Frank. Cette ambition expressive forme "l’aurore de la modernité, dont la grandeur terrible surpasse la noblesse de l’Antiquité".

Les proportions parfaites de "L’Homme de Vitruve", arrivé in extremis au Louvre. ©doc

Il peint alors, dans le couvent Santa Maria delle Grazie de Milan, la célèbre "Cène" (1492-1499), premier manifeste de l’art moderne. On en verra une exceptionnelle copie réalisée par Marco d’Oggiono, du vivant de Léonard.

De retour à Florence en 1500, il entreprend une fresque murale dédiée à la bataille d’Anghiari. Léonard n’en peint qu’une seule scène, aujourd’hui détruite. L’une des copies de cette scène montre un furieux affrontement de cavaliers. Rubens, impressionné, en posséda une autre copie.

Léonard entame enfin les chefs-d’œuvre qu’il emportera en France, en 1516: la "Sainte Anne" (1503-1519), avec sa composition pyramidale et circulaire, où les corps des personnages paraissent ne faire qu’un; l’évanescent et minimaliste "Saint Jean Baptiste" (1508-1519), dont le corps adolescent et souriant, douce épiphanie de lumière, émerge de et retourne à la nuit – une œuvre qui donne toute sa mesure aux glissements permanents, l’un dans l’autre, de l’ombre et de la lumière; principe fondateur de la peinture léonardienne que l’on admirera dans la "Joconde" (1503-1519). Tableaux où le sfumato atteint sa perfection, conférant aux figures leur sensuelle profondeur, en même temps qu’il traduit, avec l’estompement de la ligne, la transitivité, la fugacité des sentiments. Et l’univers même devient instable.

Oui, Léonard est celui qui ne finit jamais. Mais si le geste et le tableau forment le processus d’expression de la vie, peut-on l’achever? L’inachèvement devient une qualité en soi. "Léonard est celui qui se donne la liberté inconcevable de ne rien finir; il est celui qui peignit la vie pure", dans sa radicalité physiologique, constate Louis Frank. Voilà qui résout le paradoxe initial: Léonard produit peu mais en réalité, il peint énormément, inlassablement. C’est le faire, l’exécution, et non la conception, qui mobilise toute son énergie. Comme l’écrit Jeanne Miroménil, Léonard "est insatisfait de la facilité avec laquelle l’entendement humain se fourvoie en mensonges et illusions. (…) Il ‘connaît’ par la phantasia concrète, dans la mesure où celle-ci passe par la main. Mais la vérité ne s’offre pas d’emblée au regard par la main, il faut qu’elle se forme à partir du chaos. (…) seule la peinture est vraie pour Léonard. Par conséquent, ‘la vérité’ ne serait pas un concept abstrait mais bien ‘un réel’ lié à la praxis du peintre."

Léonard fut le premier et le seul, sans doute, qui sut donner à la peinture la présence effrayante de la vie... Ici, une é́tude de figure pour la Bataille d’Anghiar, vers 1504, sanguine sur papier préparé ocre rose (226 x 186 mm). ©Jozsa Denes


L’infini du geste pictural

On annonce régulièrement la mort de la peinture. Et pourtant, elle s’obstine à renaître. La peinture de Léonard expliquerait-elle ce mystère? Si la peinture est inséparable de la vie intérieure qu’elle veut communiquer; et si le propre de la vie est d’insister, parce que toujours la vie recommence, alors comment en finir avec la peinture, créatrice de son propre monde?

Et Léonard est "le premier et le seul, sans doute, qui sut donner à la peinture la présence effrayante de la vie. Terrible est l’art capable d’une telle création. Mais terrible également l’univers du génie de Vinci, livré à l’impermanence, à l’universelle destruction, à la pluie, au vent, à l’orage, à la nuit", concluent Delieuvin et Frank. L’œil de Léonard plonge dans les tréfonds de l’obscur. Dans sa vieillesse, au cœur du monde, il ne voit plus que tourbillons, tumultes, vortex. Loin des lumineuses perfections formelles, il annonce d’autres temps. Et surtout, par-delà la raison, il met le processus inachevable du geste au service de la puissance infinie de l’imagination. Rationaliste, Léonard?

L’exposition de tous les records
  • La collection du Louvre (5 tableaux – dont 3 ont été restaurés pour l’occasion – et 22 dessins) est entourée de 140 œuvres (peintures, dessins, manuscrits, sculptures, objets d’arts) issues des plus prestigieuses institutions internationales.
  • De Léonard même, 11 tableaux (sur la quinzaine qui lui est attribuée) – le controversé "Salvator Mundi", propriété du prince saoudien Mohammed ben Salmane, se fait encore attendre.
  • "L’Homme de Vitruve" est bien arrivé au Louvre, in extremis.
  • La "Joconde" s’offre à une expérience en réalité virtuelle.
  • Conférences, journée d’étude, concerts, documentaires accompagnent l’événement.
  • Synthèse de ces années de recherches, le catalogue (480 pages, 380 illustrations, 35 euros) fera date dans les études léonardiennes.
  • La "Vie de Léonard de Vinci", de Vasari, a été rééditée, traduite et commentée par Louis Frank, l’un des deux commissaires de l’exposition parisienne (Louvre Éditions).

"Léonard de Vinci", du 24/10/19 au 24/2/20. Accessible uniquement sur réservation d’un créneau horaire sur www.ticketlouvre.fr. – www.louvre.fr

 

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