Léonard de Vinci, mis à nu

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Loin du tapage entourant le sulfureux "Salvator Mundi", Léonard de Vinci, pour le 500e anniversaire de sa mort, continue à faire parler de lui. Ainsi à Chambord, qu’en est-il de sa participation énigmatique à la conception du château? Et à Chantilly, cette "Joconde nue", jumelle dénudée de Mona Lisa, est-elle une œuvre légitime du maître toscan? Pour déterminer coûte que coûte le qui du quoi, la recherche scientifique se mue en polar et propose, à Chambord comme à Chantilly, des aventures artistiques éblouissantes.

À Chantilly

Contemporaine de la "Mona Lisa" du Louvre – elle en est la jumelle déshabillée –, la "Joconde nue", énigme fascinante ayant inspiré des peintres célèbres, fait l’objet d’une exposition-enquête au musée Condé de Chantilly. Cette première révèle les résultats d’une batterie d’analyses visant à déterminer si cette Joconde est, ou non, et dans quelle mesure, de la main de Léonard de Vinci. Et inscrit ce dessin dans l’histoire: pourquoi est-elle nue? Quelles en sont les origines, et pourquoi une telle postérité? En une quarantaine d’œuvres, dont quelques "Jocondes nues" attribuées à l’entourage de Léonard, le parcours étudie la nudité profane mais aussi la question des prototypes, des copies et de la production en série de tableaux à la Renaissance.

"La Joconde nue" (Chantilly)

Commissaires: Mathieu Deldicque, Vincent Delieuvin, Guillaume Kazerouni. Note: 5/5. www.domainedechantilly.com

 

En 1862, le duc d’Aumale (1822-1897), grand collectionneur, acquiert au prix fort le carton de la "Joconde nue". À l’époque, ce carton au charbon de bois – un dessin piqué servant à reporter une composition sur un panneau – était naturellement attribué à Léonard. Il a notamment servi à l’exécution de la célèbre "Joconde nue" conservée au musée de l’Ermitage et que l’on peut exceptionnellement admirer à Chantilly. Mais dès la fin du XIXe siècle, les critiques s’interrogent: carton préparatoire à la "Joconde" du Louvre? Copie d’un portrait érotique du maître Toscan? Œuvre d’un disciple? Déesse ou courtisane? Longtemps, l’œuvre tombe même en disgrâce.

Pure création esthétique

En 2017, l’imagerie scientifique donne enfin son verdict: le carton a bien été réalisé dans l’atelier du génie toscan, et sa contribution est très probable. Conçue en même temps que la "Joconde" du Louvre, selon un format similaire et une composition identique, la "Joconde nue" est une pure création esthétique, réalisée sans modèle. Une esquisse souvent retouchée, ce qui lui confère ses étrangetés.

À la fin du XVe siècle, dans les milieux néoplatoniciens de Florence et de Venise, le nu féminin se libère, s’érotise et se divinise tout à la fois. Nouvelles orientations dont témoignent les portraits de femmes nues – de purs joyaux – signés Boticelli ou Piero di Cosmo et exposés dès l’entame du parcours. Léonard se saisit de cette évolution. Mais par rapport à ses aïeules, la "Joconde nue" ne fait apparaître ni objet symbolique, ni paysage. Ouverte à toutes les interprétations, elle sera ultérieurement figurée en déesse – Vénus, Flor,… – ou en courtisane.

En 2017, l’imagerie scientifique donne enfin son verdict: le carton a bien été réalisé dans l’atelier du génie toscan, et sa contribution est très probable.

Très vite, l’œuvre fascine et son motif évolue. Une histoire de copies et de production en série que raconte la suite de l’exposition. Ainsi François Clouet s’en inspire pour sa célèbre "Dame au bain" – qui donnera naissance à bien d’autres Dames au bain ou à la toilette, mais aussi à la représentation des maîtresses d’Henry IV (admirer le célèbre "Gabrielle d’Estrée et sa sœur la duchesse de Villars"). Mais la "Joconde" inspirera aussi, entre galanterie et grivoiserie, le thème de la femme entre deux âges, lui aussi promis à une belle postérité.

Œuvre léonardienne – cette androgynie, ce sfumato vaporeux, ce demi-sourire à la Mona Lisa… – la "Joconde" iconique et méconnue, à nouveau dévoilée, permet d’écrire une passionnante histoire de la nudité à la Renaissance.

Jusqu’au 6 octobre: www.domainedechantilly.com

À Chambord

Au-dessus des arbres des forêts de Sologne, dans ce Val de Loire chéri par les rois, s’élève un château fantastique. À peine franchie la grande porte ouvrant sur un immense vestibule, on est happé par la dynamique ascendante et tournoyante de l’escalier central, cœur axial autour duquel gravite toute l’architecture. C’est par là qu’on accède, sous les voûtes décorées, aux trésors réunis pour percer les énigmes.

"Chambord, 1519-2019: l’utopie à l’œuvre"

Commissaires: Dominique Perrault, architecte; Roland Schaer, philosophe. Note: 4/5. www.chambord.org

Des œuvres inestimables: des manuscrits enluminés du IXe au XVIe siècle, des tableaux (dont un portrait du roi par Titien), des dessins originaux sur vélin réalisés par le célèbre architecte Jacques Androuet du Cerceau, des maquettes en impression 3D; mais aussi un immense coffre et sa complexe marqueterie figurant une cité idéale (XVe siècle), l’armure de parade de François 1er, des traités d’architecture du XVe siècle (dont celui d’Alberti); et enfin, dans la salle qui lui est consacrée, trois feuillets originaux du Codex Atlanticus par Léonard de Vinci ainsi que de nombreux fac-similés et reproductions de manuscrits. Ils permettent d’étudier le rôle du maître milanais dans la conception de Chambord. Au fil des salles, des "cabinets d’utopie" déploient les projets internationaux reflétant les défis de notre époque – politiques, numériques et surtout climatiques. C’est ainsi que dans le projet de Boulle (Paris), le château, entre utopie et dystopie, est intégré à un "Plan d’accueil des réfugiés climatiques au sein du patrimoine historique européen".

François 1er, prince-architecte

Pour comprendre Chambord, dans sa conception architecturale et sa symbolique, il faut fouiller l’âme de François 1er. Sacré roi de France en 1515 – il n’a que 26 ans –, sa personnalité est forgée par une éducation très chrétienne et nourrie de l’imaginaire chevaleresque. Bâtisseur et passionné d’architecture – on lui doit la construction ou la rénovation de onze châteaux –, c’est un érudit, mécène des arts et des lettres. Peu de temps après son sacre, en 1515, il remporte à Marignan la victoire qui lui assure la conquête du duché de Milan. Impressionné par les beautés qu’il découvre en Italie, il fait venir à sa cour de nombreux savants et lettrés italiens – dont Léonard de Vinci, qu’il installe à Amboise en 1516. Le maître apporte notamment avec lui la "Joconde". Grâce à cette victoire, la France devient la principale puissance politique et militaire de l’Europe chrétienne. Le jeune roi, qui se pose en nouveau Charlemagne, ambitionne de reconquérir les lieux saints – Constantinople est tombée aux mains des Ottomans en 1453 – et de réunifier l’empire chrétien.

Pour un tel roi, un tel règne, il faut une architecture à la hauteur. Ce sera Chambord. François 1er y conçoit cité idéale. Mais le château n’est pas destiné à être habité. À cette époque – et jusqu’à la construction de Versailles par Louis XIV –, la cour royale est itinérante et change régulièrement demeure, transportant tapisseries et mobilier. Durant sa vie, le roi ne passera chaque fois que de courts séjours à Chambord – qui a volontairement été construit loin de Paris, loin de tout, pour les plaisirs de la chasse et des femmes.

Chambord, château innovant

Nourri des principes de la Renaissance italienne, le roi adopte avec audace un plan en croix grecque, hérité des basiliques byzantines et repris par l’architecture religieuse italienne du XVe siècle. Un carré parfaitement inscrit dans son cercle – les formes absolues selon les canons renaissants – d’où s’élèvent quatre façades en direction des quatre pôles. Les trois niveaux s’élèvent en une ascension toute biblique – la terrasse, conçue comme une couronne, symbolise le ciel. Matérialisation explicite de la Jérusalem céleste. Autres innovations, la modularité et la standardisation des appartements ainsi que leur caractère privatif – à rebours des enfilades à l’italienne. Modularité et symétrie dans la conception des appartements qui renvoient, eux, à l’idéal égalitaire des chevaliers de la Table ronde.

Les fouilles révèlent que le plan initial de 1519 était un plan en ailes de moulin, avec l’escalier en "vis" en son centre qui, comme un axe, fait tournoyer le château, l’élevant donc virtuellement vers le ciel.

Au cœur du château – et non pas en façade comme c’était l’usage –, un virtuose escalier à double révolution s’enroule – là est la nouveauté – autour d’un vide. Avec son toit aux lanternons dorés, Chambord est la plus grande construction civile de style Renaissance au monde. Tout concourt à en faire un flamboyant manifeste politique destiné uniquement à éblouir le monde entier.

Quel rôle pour Léonard de Vinci?

Léonard, parfait exemple des savants-artistes renaissants, excelle dans de multiples domaines. Dès les années 1480, il se passionne pour l’architecture et l’urbanisme. Le roi ne s’y est pas trompé. Il le met à contribution pour son projet de transformation de la ville de Romorantin – Léonard a laissé des plans d’une demeure qui ne fut pas construite. Mais Chambord? Ce fleuron est une œuvre collective où le roi, Prince-architecte, joue un rôle central. D’autres architectes interviennent également. Quant à Léonard, il meurt à Amboise quelques mois avant les débuts du grandiose chantier.

©AFP

Pourtant, en 1517-1518, durant la phase d’élaboration du château, le jeune roi s’entretient souvent avec le vénérable génie. On peut imaginer – même s’il n’y en a pas trace – qu’ils ont dessiné ensemble. Or, les fouilles révèlent que le plan initial de 1519 était un plan en ailes de moulin, avec l’escalier en "vis" en son centre. Un plan unique dans l’histoire de l’architecture et qu’il faut relier aux recherches ultimes du Toscan: depuis une dizaine d’années, ce dernier se passionne pour le mouvement perpétuel, la quadrature du cercle, les tourbillons, le vortex.

Avec ce plan en ailes de moulin et cet escalier qui, comme un axe, le fait tournoyer, le château s’élève donc virtuellement vers le ciel. Et pour couronner cette dynamique, l’escalier du donjon se prolonge au niveau de la terrasse, dans le lanternon sommital, par un ultime escalier en "vis"… comme dans le dessin du Manuscrit B de Léonard.

La visite s’achève par une promenade sur l’immense toit-terrasse, au milieu des cheminées et des lanternons richement ornés. Depuis les hauteurs de cette cité idéale, terre et ciel se laissent contempler à perte de vue. Chambord, unique au monde. Merci Léonard?

Jusqu’au 1er septembre. Et de multiples autres événements et projets pour le 500e anniversaire: www.chambord.org

Sur réservation
Le Louvre s’attend à une affluence exceptionnelle

Le musée du Louvre à Paris ouvre ce mardi, quatre mois à l’avance, les réservations pour l’exposition phare sur Léonard de Vinci programmée à partir du 24 octobre pour le 500e anniversaire de la mort du grand peintre de la Renaissance, aucun achat de billets sur place n’étant possible"En raison de l’affluence attendue, l’exposition sera accessible uniquement sur réservation d’un créneau horaire pour offrir un meilleur confort de visite. Ce dispositif s’applique à tous les visiteurs, y compris à ceux ayant un accès libre ou gratuit au musée", a indiqué lundi le musée le plus visité au monde (10,2 millions de visiteurs en 2018). Autour de sa collection de cinq tableaux (dont la fameuse "Joconde") et de ses 22 dessins, le Louvre rassemblera près de 120 œuvres (peintures, dessins, manuscrits, sculptures, objets d’art) issues des plus prestigieuses institutions européennes et américaines: Royal Collection, British Museum, National Gallery de Londres, Pinacothèque vaticane, Metropolitan Museum de New York, Institut de France. Des négociations sont en cours pour des prêts des musées italiens au Louvre. Les musées français doivent prêter de leur côté à l’Italie des toiles de Raphaël pour une grande exposition en 2020 à Rome. L’Italie a montré l’hiver dernier sa susceptibilité envers la France au sujet des nombreuses manifestations culturelles prévues cette année dans l’Hexagone autour de Léonard de Vinci, un peintre toscan qui n’aura passé que les trois dernières années de sa vie en Touraine à l’invitation de François Ier.

Réservations dès mardi sur www.ticketlouvre.fr

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