Les cartes et les territoires du graffeur C215

Saint-Exupéry, équipé pour l’Aéropostale, lève les yeux vers l’Algérie. ©rv

Il compte parmi les grands noms du street art, et pas seulement en France. Inspiré par Le Caravage, adoubé par Banksy himself, Christian Guémy alias C215 quitte la rue pour une galerie bruxelloise.

Son monde, C215 l’illustre pour l’heure à l’aide de vieilles cartes géographiques. Bombé entre la Chine et la mer du Japon, un samouraï tourne ainsi le regard vers l’archipel nippon. Dans son casque de cosmonaute, Youri Gagarine sourit sur le découpage politique de ce qui s’appelait alors l’URSS. Saint-Exupéry, équipé pour l’Aéropostale, lève les yeux vers l’Algérie. Et, Belgique oblige, Magritte balade son chapeau melon au-dessus de nos (ex) bassins industriels.

Galeries

"Le monde de C215"

Note:4/5

Par Christian Guémy alias C215

"J’ai une formation d’historien, dit Christian Guémy à propos de sa nouvelle expo. J’ai toujours été extrêmement studieux en cours d’histoire, et ce sont des cartes de ma génération. En même temps, j’ai beaucoup voyagé dans le monde, pour peindre dans les rues, sur tous les continents. Vers 2012, lorsque j’ai commencé à vraiment exposer en galerie, j’ai cherché à recréer la même relation au contexte que celle que j’avais dans la rue. Quand je peins un petit chien (il a profité de son passage pour agrémenter le quartier du palais de justice d’un carlin déguisé en lapin de Pâques, NDLR), je le peins là parce que derrière, il y a la rue, des tables autour, des gens qui vont être surpris de le voir en passant… Ici, c’est pareil: j’ai essayé de trouver le sujet qui interagit avec la carte."

Magritte balade son chapeau melon au-dessus de nos (ex-)bassins industriels... ©rv


Si le street art est gratuit par essence, ses pochoirs racontent bien des choses. Les cartes murales récupérées par l’artiste parisien sont ces fameuses "Vidal-Lablache": prisées par les accros au vintage, elles renvoient aussi à un monde qui a plus ou moins disparu. Paul Vidal de La Blache, géographe, réformateur de l’enseignement de cette matière en France au tournant du XXe siècle, "incarnation" d’une certaine nostalgie? "D’un certain type d’enseignement, oui! J’ai connu les dernières années des méthodes d’apprentissage de la Troisième république, qui étaient extrêmement structurantes. L’autre jour, mes beaux-parents racontaient que quand ils étaient petits, ils avaient des cartes muettes, sur lesquelles il fallait situer les villes; ils devaient connaître par cœur le nom des fleuves… Ça peut sembler extrêmement absurde aujourd’hui, mais on apprenait à apprendre, en fait. Et on n’était pas complètement fondus dans une société du remix, où chacun peut remplacer chacun; ce ‘carcan’ faisait architecture mentale mais finalement aussi architecture de vie."

Guémy a rendu hommage à Charlie Hebdo et fait disparaître les croix gammées souillant ses portraits de Simone Veil.


Engagé

Une de ces cartes "réillustrées" par C215 montre un enfant, flingue à la main. L’enfant-soldat, photographié en son temps par Steve McCurry (celui du portrait de la jeune Afghane aux yeux verts), est posé sur tout le continent africain. Artiste engagé ressuscitant sa commune de Vitry-sur-Seine à coups de fresques, Guémy a rendu hommage aux victimes de la tuerie de Charlie Hebdo et tenu à faire disparaître les croix gammées souillant ses portraits de Simone Veil peints sur des boîtes aux lettres parisiennes.

C215 représente aussi des animaux, comme ici une pygargue, clin d’œil à l’Amérique prédatrice. ©rv

L’homme questionne l’humanisme. "L’humanité dans son ensemble me laisse de plus en plus pantois. Sans ces structures, sans ces États, sans ces tours de force un peu ‘méta’, va-t-on réussir à échapper aux périls, et en particulier au péril du climat", se demande celui qui, après tout, mène une vie extrêmement structurée et structurante? "Je passe l’essentiel de mon temps assis à une table, à découper des pochoirs au scalpel, à écouter des documentaires ou des émissions de Radio France, France Culture ou France Inter. Ce qui m’inspire, c’est pour le coup l’actualité, le quotidien. Et le fait d’avoir une fille de 15 ans, de comprendre aujourd’hui par ses aspirations qui j’étais moi-même à 15 ans. Ça m’aide à en avoir 45."

Jusqu’au 1/6, Mazel Galerie Crespel, rue Capitaine Crespel 22, 1050 Bruxelles: mazelgalerie.com


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