Les désirs et privilèges de l'Amérique décodés

Cassi Namoda, "Maria’s first night in the city", 2019. ©doc

Infinite Journey (Le voyage infini), des années 1960 à nos jours, met en jeu le corps et le regard des femmes.

A la fin des années 1960, la deuxième vague du féminisme s’empare de l’Amérique en proie à la guerre du Vietnam. À soixante ans de distance, après le surgissement de #MeToo, "American Women – The Infinite Journey", l’exposition voulue par Marie Martens à la Patinoire royale de Saint-Gilles nous invite, par le regard de seize plasticiennes, à décoder les désirs, les privilèges, les archétypes qui habitent la société américaine (et la nôtre, par ricochet). Ce voyage atteste la liberté d’un art qui n’est jamais militant.

Par cette fenêtre de soixante années, Infinite Journey questionne la relation entre les sphères publique (et les mouvements politiques) et privées de la société américaine, et la place de la femme dans son intérieur suréquipé, où son corps s’affaire. Avec sa série de photos comme autant de citations d’un proche passé ("Know your servant", 1976), Martha Rosler, née en 1943, se retourne avec froideur sur ces rôles corsetés de la ménagère, soubrette de son époux.

"American Women – The Infinite Journey"

À la Patinoire royale, à Saint-Gilles

Note: 4/5

Commissaire: Marie Maertens

Carole Schneeman est à l’opposé de ce recul froid: c’est son corps qu’elle laissait deviner dès 1965, avec "Fuses", série scandaleuse où elle photographiait son visage et celui de son amant dans leurs ébats. Une décennie plus tard, en 1979, avec "Forbidden Actions – Museum Window" (titre en forme de manifeste), le corps est entier, nu, dans des postures de happening insolent, quand elle volait des moments de nudité dans un musée.

L’admirable passe de trois de Nancy Spero (morte en 2009) est dépouillée: trois pièces datées de 1967, en plein bourbier vietnamien, mettent en scène avec un toucher de gouache arachnéen toute la violence subie. Son "Bomb, Canopic jar, Victims" condense en une vision hallucinatoire et désarmante la matrice, réceptacle de la vie, et l’onde de choc qui répand la mort.

Seize plasticiennes interrogent la société américaine à la Patinoire royale.

La vie, la mort, le corps et le conte

La juxtaposition de la mort et de la vie est saisissante dans l’unique pièce d’Annette Lemieux ("Mon Amour", 1987): image de gauche, des cadavres bombardés; image de droite, des Américaines en plein bronzage sur la plage. Dans cette remontée temporelle, Kiki Smith, fille de sculpteur (son père lui lisait les "Contes de Grimm"), propose deux nus debout ("Standing Nude", sculpture de 2005, et "Standing Still", papier de 2001) où elle s’inspire de "Grey’s Anatomy" (pas la série, mais le précis d’anatomie des facultés de médecine américaines), un corps organique qui est là sans rien revendiquer.

À la Patinoire

Le feu apaisé d’Alice Anderson

Les artistes peuvent être ennuyeux, taciturnes, délirants. Chaque fois que nous rencontrons Alice Anderson, deux mots viennent à l’esprit: lumineuse intensité. Avec ses "Gestes Sacrés dans des mondes de données", cette Anglo-britannique offre un puissant contrepoint aux American Women exposées elles aussi à la Patinoire royale de Saint-Gilles/galerie Valérie Bach (lire ci-contre).

Dans ce titre, le mot "geste" est sans doute celui qui importe le plus. Alice Anderson crée ces pièces en tournant autour durant des heures, un rituel presque chamanique. Au terme de ces séances initiatiques, on pourrait la croire épuisée. Au contraire, ces heures de gestes picturaux la nourrissent et l’électrisent. Son matériau de prédilection est le cuivre, conducteur d’électricité, sans lequel nos sons et nos images ne seraient pas transmis.

En trois salles successives, elles déclinent ces vibrations du cuivre, avec "Empirical Sounds", 72 empreintes diurnes et solaires des sons des machines qui font la trame du monde, "Silence", une dalle de carton striée de peinture cuivre, et "Free Composition", fenêtres de cuivres démultipliées sur une "âme de papier cartonné" aussi noir que la nuit.

Il est un état essentiel du corps ici plusieurs fois représenté: la grossesse. Tout près de nous, le "Second Trimester Pendulum" (2019) de Loie Hollowell, et sa géométrie de rondeurs et halos semi-circulaires en résonance avec les futuristes italiens, fait magnifiquement écho au "Bomb, Canopic jar, Victims" de Nancy Spero.

Ce corps de la femme qui s’émancipe de ses rôles sociaux depuis les années soixante, se manifeste avec une liberté qui se débride et se recodifie à mesure que nous nous rapprochons de notre époque. Il y a les vidéos kitsch de Chloe Wise et ses postures éternellement adolescentes en vidéo (et sur Instagram), mais il faut surtout s’attarder sur les grandes toiles déchirantes aux couleurs intenses de Cassi Namoda, originaire du Cap Vert, qui s’inscrit (peut-être à son insu) dans la filiation de Bill Traylor, artiste majeur, né esclave et mort en 1949.

Infinite Journey nous pose la double question devenue récurrente de l’identité et du genre auxquels nous appartenons, aux frontières de plus en plus poreuses. Il émane de ces artistes américaines du jeu, de l’ironie, de l’insolence, de l’intériorité, mais de violence, jamais. La biographie de la journaliste Gloria Steinem ("Ma vie sur la route", récemment parue en français), figure de la seconde vague du féminisme, nous apprend qu’elle se rendit en Inde explorer le rôle des femmes autour de Gandhi. Elle découvrit que le principe de la non-violence (d’où est né le sit-in des années 1960) émanait des femmes, qui en avaient inspiré les gestes et les postures au Mahatma.

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