Les envoûtements de Johan Muyle

Is There a Life Before Death? ©Johan Muyle / MACS

Le théâtre de ce démiurge décale nos regards sur notre civilisation. Dans ce parcours initiatique, l'artiste Johan Muyle marie le rêve à une cruauté joueuse.

Johan Muyle, né à Charleroi en 1956, a cette devise tatouée sur le front: "Il n’y a de dieu qu’à l’image de l’homme". Ses divins assemblages croisent animaux, machines, humains et autres créatures. Responsable du département sculpture à l’École des Arts visuels de la Cambre, il est naturellement plus que cela. En pédagogue, il nous invite et nous mène dans cet itinéraire en chaman, il nous initie et nous offre une expérience de vie des plus éclairantes et des plus fécondes: un ensemble de rituels. En ce sens, il s’inscrit aussi dans une filiation, celle du théâtre, et nous fait songer à l’immense Tadeusz Kantor, plasticien, dramaturge qui créa son univers génial dans les caves de Varsovie occupée par les nazis et qui, en parrain lointain de Muyle, mêlait acteurs-mannequins et acteurs-humains. Incidemment, le Belge partage avec le grand Polonais un goût des titres poétiques insolents. Chez Kantor: "Où sont les neiges d’antan?", "Qu’ils crèvent, les artistes", "Je ne reviendrai jamais." Chez Muyle: "Rien ne s’y oppose", "L’impossibilité de régner", "Is There a Life Before Death?"

D’entrée de jeu, les dés sont jetés: première salle, premier rituel, nous sommes conviés devant un théâtre de mannequins évoquant la Parabole des aveugles de Breughel: trois figures de trois époques rebelles, le mod années 1950, phare de Vespa pectoral, le hippie années 1960 coiffé d’un sabre laser, le hip-hopper années 1980 et son écran. Trois figures porteuses de la lumière de la révolte, trois plaques d’immatriculation éponymes: dans l’ordre, "Nihil Obstat", "Nada Impede" et "Rien ne s’y oppose" (2010).

Muyle nous initie et nous offre une expérience de vie des plus éclairantes et des plus fécondes: un ensemble de rituels.

La trame de nos fables

Les animaux, matière de nos fables et de nos mythologies, se déclinent en triptyque dans la seconde salle avec une truculence et un syncrétisme très napolitain de christianisme et de paganisme bestial et, plus largement, entre l’objet et ce que nous y projetons. Cette trilogie "familiale" offre un "Second Martyre de la Pietà" (1987), chèvre taxidermisée au postérieur dressé sous notre nez sanglé à un fauteuil de paralytique, métamorphose de la Vierge, figure maternelle empêchée (n’est-ce pas le propre de toute vierge?). Ensuite, "Cherubini Gemelli" (1987) embarque deux loulous de Poméranie dans un landau doté de rétroviseurs. Enfin, dernière conjugaison d’envoûtement par la drôlerie, avec "Les Reines Mortes" (1988), une truie chargée d’œufs d’oie trône sur son arrière-train posé dans une bassine en fer blanc, fontaine de Trevi miniature. Ces œufs ne contiennent pas d’embryons, mais des cheveux féminins, emprunt à l’ensorcellement vaudou. Et sa panse abrite une niche plantée de bougies électriques, évoquant à s’y méprendre celles qui ornent les angles de rue à Spaccanapoli.

"Second Martyre de la Pietà" (1987) ©MACS

Dans "L’impossibilité de régner" (1990), un rhinocéros sur roues propulsé par un moteur électrique erratique, jouet colossalement lent, est l’allégorie du fameux épisode du 4 avril 1990, quand le Roi Baudoin se mit 24 heures en "impossibilité de régner", afin d’esquiver la ratification de la loi dépénalisant l’avortement. Dans sa vaste salle palatiale, le mammifère périssodactyle (dont toutes les espèces sont en voie de disparition) se heurte muettement aux palissades qui l’enferment.

"L’impossibilité de régner" (1990) ©MACS

"Angel et Angelo" (1992) est une machinerie étourdissante: deux angelots tournoient et se croisent en carrousel infini au bout de deux bras motorisés, sur l’arrière-plan d’un palais de miroirs qui rassemble une foule de reflets (nous-mêmes, les visiteurs), un faux-semblant à la mesure de la réunification des deux Allemagnes dont les deux anges sont la métaphore.

Bestiaire de nos regards

La salle maîtresse, monumentale boîte noire, marie en une finale opératique les thèmes majeurs et mineurs de Muyle, avec "Is There a Life Before Death?" (2006), sculpture robotisée construite à partir de squelettes de classe d’anatomie, d’une tête d’homme hiératique coiffée d’une tiare lumineuse qui affiche successivement la croix de Jésus, l’étoile de David et le croissant du Prophète, en tournoyant sur elle-même. Par la magie de l’entrecroisement, c’est sur l’air en arrière-plan de "Singin’ in the Rain" que cette figure encornée tourne sur elle-même: derrière l’écran où Gene Kelly chante et danse l’âge d’or de l’Amérique, une pluie de sang est ponctuée par l’explosion d’un Hummer en Irak.

Cette plongée jubilatoire dans ce bestiaire animé-inanimé électrise nos sens, envoûte nos perceptions avec une générosité tragique, ébouriffante. Muyle pourrait faire siens ces mots de Kantor: "La liberté de l’art n’est un don ni de la Politique ni du pouvoir. Ce n’est pas des Mains du pouvoir que l’art obtient sa Liberté. La liberté existe en nous, nous devons lutter pour la liberté, seuls avec Nous-mêmes, dans notre plus intime intérieur, dans la solitude et la souffrance. C’est la Matière la plus délicate de la sphère de l’esprit".

Interview avec Johan Muyle dans le cadre de l'exposition "No Room for Regrets"

Expo

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Johan Muyle: "No Room for Regrets"

Commissaire: Denis Gielen

Musée des Arts Contemporains (MACS), site du Grand-Hornu,

jusqu’au 18.04.21.

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