Les femmes, brutes de brut

©Maurizio Maier

Dans l’air du temps mais joyeusement inclassable, la nouvelle exposition du musée Art et marges, au cœur des Marolles, est un hymne à la création débridée des femmes.

"Les femmes dans l’art brut?", avec un point d’interrogation qui semble faire écho aux nombreuses réflexions sur la place de la femme dans la société et dans l’art... Hannah Rieger, la collectionneuse viennoise qui a prêté ces œuvres au musée Art et marges (dans le cadre de la présidence autrichienne du Conseil de l’UE), reconnaît d’ailleurs avoir été profondément influencée par une mère féministe et un parcours professionnel dans la banque, où les hommes dominaient constamment. Pour autant, la question politique du genre n’est pas primordiale dans cette exposition.

Coline Dereymaeker, la directrice de ce musée situé en plein cœur des Marolles, à Bruxelles, abonde: "Si, effectivement, il se passe en ce moment quelque chose de significatif sur la question de la femme, le thème de cette exposition est plutôt un heureux hasard…" Car ce qui importe ici, c’est l’art brut.

Un art non muséal, un art qui émerge là où on ne l’attend pas, tel que le définissait le plasticien français Jean Dubuffet, qui avait arpenté les ateliers des hôpitaux psychiatriques et constitué une vaste collection du genre. On pourrait aussi se pencher sur le paradoxe énoncé par Coline Dereymaeker: "Il y a généralement très peu de discours chez les artistes d’art brut. Ils créent souvent dans un élan de survie. Et puis ensuite, c’est plutôt nous qui finissons par le nommer et l’exploiter d’une manière ou d’une autre."

La directrice insiste aussi sur le fait que l’art brut n’est pas le monopole de l’art en institution psychiatrique ou de personnes handicapées. C’est avant tout une démarche, et le critère de sélection du musée est essentiellement esthétique. Finalement, quelle que soit la définition exacte ou les frontières précises de ce mode d’expression, il est bien plus parlant pour saisir de quoi on parle d’entrer dans ce musée discret pour profiter d’une exposition particulièrement variée et très accessible.

©Maurizio Maier

Les femmes, donc, sont ici à l’honneur, que ce soit dans les signatures ou les sujets représentés. Vierge Marie, femme dominatrice, scènes érotiques ou sensuelles, portraits ou symboles: la diversité des œuvres ne détermine aucun a priori, n’arrête aucune idée déterminée. On est avant tout frappé par la beauté et par l’expressivité d’une grande partie de ces pièces. À moins d’être connaisseur, difficile de déterminer la notoriété de l’artiste d’après sa production.

À côté d’artistes aussi célèbres que l’autiste autrichienne Laila Bakhtia ou Mary Smith, dont l’influence fut déterminante sur Basquiat, des anonymes ne font pas pâle figure et n’induisent aucune hiérarchie dans la scénographie de l’exposition. On se laisse simplement surprendre par le jaillissement de couleurs, de textures, de techniques inattendues, ou par les motifs explicitement obsessionnels des créatrices, comme cette feuille quadrillée et très minutieusement coloriée par Susan Janow lors de l’un de ses nombreux séjours en hôpital psychiatrique.

Rostenne l’excentrique

En marge des "Femmes dans l’art brut?", le musée rend également hommage à un artiste emblématique des Marolles et aujourd’hui décédé, Jean-Pierre Rostenne.

Un habitué d’Art et marges, se souvient Coline Dereymaeker: "Il était très sympa, et le musée était l’une de ses maisons dans les Marolles. Il a d’ailleurs donné quelques œuvres à notre équipe." Rostenne? Un personnage excentrique qui réalisait des cannes-totems en agglomérant toutes sortes d’objets trouvés dans la rue. Un détournement poétique surprenant. Le musée a d’ailleurs lancé une opération de crowdfunding pour financer la publication d’un beau livre consacré à ce "penseur poétique et artiste atypique"... avec une œuvre à la clef (fr.ulule.com).

Dans l’espace qui lui est dédié, et où il revit par vidéos interposées, on tombe, parmi ses étranges assemblages, sur une affiche de sa création, réalisée pour une conférence qu’il voulait donner dans sa maison de retraite. Une conférence intitulée… "Et si Dieu était une femme?"

Jusqu’au 10/2/19, rue Haute, 314, 1000 Bruxelles. artetmarges.be

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