Les mondes de Bruce Nauman

©© Thomas Salva / Lumento

La Fondation Cartier présente des œuvres récentes de l’artiste américain qui ont toutes une forte présence visuelle ou sonore.

L’artiste américain Bruce Nauman est difficile à cataloguer tant ses pratiques – dessin, sculpture, performance, installation, vidéo – sont variées. Pendant une vingtaine d’années, il s’est concentré plus spécialement sur la réalisation de sculptures au néon et d’installations lumineuses qui avaient fait l’objet d’une rétrospective au Centre Pompidou en 1997-1998. Pour son exposition, la Fondation Cartier pour l’art contemporain a choisi des œuvres récentes auxquelles s’ajoutent deux œuvres plus anciennes, mais mises en dialogue avec des travaux actuels.

L’exposition s’ouvre au rez-de-chaussée par un écran LED de 14 mètres sur quatre qui diffuse côte à côte deux films simultanément. "Pencil Lift/Mr Rogers" (2013) montre un geste simple qui fait référence à une illusion d’optique: lorsqu’on tente de joindre les index de chaque main devant une feuille blanche en fixant celle-ci, on a l’impression qu’il y a un troisième élément entre les doigts. L’illusion d’optique est hors de la réalité mais Bruce Nauman la montre avec des crayons et lui donne ainsi une réalité. Donc il n’y a plus d’illusion.

Comme souvent, l’artiste laisse le processus de réalisation apparent. Ainsi, le premier film est un test où l’on entend la voix de Bruce Nauman qui donne des instructions à son assistant et l’on voit même le chat de l’artiste, Mr Rogers, faire une apparition. La juxtaposition du test avec sa version aboutie induit une sorte de glissement temporel. L’œuvre, très immatérielle, joue sur la confusion entre intérieur et extérieur, et le soir, l’écran se reflète dans les baies vitrées du bâtiment, ce qui donne l’impression qu’il est multiple.

Tensions

Dans la salle contiguë, une œuvre sonore, "For the children/Pour les enfants" (2015) est une adaptation bilingue d’une œuvre de 2010 inspirée par une partition de Béla Bartók. Écrite en 1909, spécialement pour les enfants, elle tient compte des possibilités physiques de mains d’enfants. L’œuvre fait référence à l’éducation, l’apprentissage et, en contrepoint, à la notion de contrôle, de discipline. "Chez Bruce Numan, on ne peut jamais résoudre la dichotomie, commente Thomas Delamarre, curateur associé de l’exposition. Le revers de la médaille est que beaucoup de ses œuvres créent du malaise au niveau des sens." De fait, ces voix qui répètent inlassablement "For children, pour les enfants", peuvent taper sur les nerfs.

"Chez Bruce Numan, on ne peut jamais résoudre la dichotomie. Le revers de la médaille est que beaucoup de ses œuvres créent du malaise au niveau des sens."
Thomas Delamarre
Curateur associé

Dans le jardin, une autre œuvre sonore également inspirée par la partition de Béla Bartók fait le pendant avec celle-ci. Pour "For beginners" (2009), Bruce Nauman a fait appel au pianiste Terry Allen qui doit suivre la partition tout en suivant les instructions de l’artiste qui lui impose toutes les combinaisons possibles des cinq doigts. Résultat: le pianiste professionnel joue comme un enfant qui déchiffrerait une partition, avec des erreurs, des hésitations et même des fausses notes. C’est le même instrument, mais étant donné les contraintes imposées, une autre compétence est nécessaire au pianiste.

©© Thomas Salva / Lumento

Autre exemple de malaise au niveau des sens, l’installation au sous-sol est pour le moins agressive au niveau sonore (le personnel qui surveille les salles est d’ailleurs équipé de casque auditif de protection, c’est dire…). Trois projecteurs et six paires de moniteurs projettent sur trois écrans des images de Rinde Eckert, un performeur formé au chant classique qui déclame des séries de mots. "Feed me/Eat me/Anthropology", "Help me/Hurt me/Sociology" et "Feed me, Help me, Eat me, hurt me". L’œuvre évoque au travers d’injonctions contradictoires différents états de frustration et d’anxiété inhérents à la condition humaine. Le besoin de protection, très intime, devient collectif avec les termes "sociology" et "anthropology" insistant sur le rapport de formes vocales et plastiques.

On retrouve la disposition circulaire de cette œuvre dans "Small Carrousel" (1988), une œuvre ancienne mis en regard de cette pièce plus récente. Elle est composée de formes d’animaux issues de catalogues de taxidermie et sur lesquelles sont disposées les peaux des animaux morts (ici, des daims, deux lynx et un coyote, typiques du middlewest américain). Ce ballet de formes démembrées et pendues par le cou constitue une métaphore de la condition humaine, évoque la relation de l’homme au monde non humain mais aussi les relations des hommes entre eux.

Dérèglement

Dans la dernière salle, "Untitled 1970-2009" est une pièce sur instruction. À l’instar d’un Sol LeWitt (1928-2007), qui donnait des instructions pour réaliser ses "Wall drawings" sans se salir les mains, Bruce Nauman a donné des directives pour réaliser un film sans participer au tournage. Ce procédé laisse une marge d’interprétation à l’exécutant, l’installation elle-même étant faite par Bruce Nauman. La vidéo originale a été réalisée en 1970 à l’occasion de la Biennale de Tokyo. Une équipe de tournage a réalisé cette œuvre présentée en 2009 à la Biennale de Venise. Il s’agit d’une double projection d’un même film sur un mur et au sol, sur le tapis duquel ont été filmées les images. Deux danseuses, au sol, tournent sur elles-mêmes en veillant à garder un contact physique entre elles au niveau des doigts. Dans le même temps, elles tournent dans le sens des aiguilles d’une montre autour d’un cadran. Il y a un léger décalage entre la projection au sol et celle sur le mur et, par moments, la rotation devient double par un mouvement circulaire de la caméra. Cette réflexion sur le temps qui passe suggère aussi que tout système anthropique passe de l’ordre au désordre, le système ordonné se dérègle petit à petit. Dans les instructions de Bruce Nauman, il était stipulé que le tournage s’arrêtait avec la fin de la bande ou l’épuisement des danseuses. Pour information, elles ont tenu 32 minutes.

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