Les Musées Royaux s'offrent la griffe Delvoye

Dans la salle des Rubens, des cochons recouverts de tapisserie persane («Tapisdermy», 2010) posent sagement. ©Saskia Vanderstichele

Aux Musées Royaux des Beaux-Arts, à Bruxelles, s’ouvre la plus importante exposition de l’artiste flamand Wim Delvoye organisée sur le sol belge depuis 10 ans. Plus de 70 œuvres de ces 20 dernières années, dont 15 créations montrées pour la première fois. Vertigineuse synthèse!

EXPOSITION

"Wim Delvoye"

Note : 5/5

Pierre-Yves Desaive, commissaire

Du 22/3 au 21/7/19 aux Musées royaux des Beaux-Arts

En préface au parcours et comme son sésame, la réplique à l’identique d’une Maserati 450s: des artisans iraniens en ont décoré toute la surface en aluminium avec de vertigineux motifs tirés de l’ornementation islamique. "Émulsion" typique de l’artiste qui aime réunir dans une œuvre des formes et matières contradictoires. Rencontre improbable de l’Orient et de l’Occident, "une telle voiture, commente Wim Delvoye, c’est un peu le summum de la civilisation; toutes les techniques sont unifiées dans un seul objet. C’est un chouchou du public! Alors que c’est de l’art contemporain."

Le maître inspecte son chef-d’oeuvre, la fameuse «Cloaca», sarcastique métaphore fécale du marché de l’art (elle est cotée en Bourse!) autant que de la condition humaine. ©Saskia Vanderstichele

L’étage inférieur expose pour la toute première fois les bas-reliefs "Counter-Strike" et "Fortnite" (2018): des techniques sophistiquées ont gravé dans le marbre des captures d’écran de ces jeux vidéo en ligne. Archéologie futuriste du présent, ils témoignent de l’intérêt sociologique de l’artiste pour l’essor de la vie en ligne, nouvelle étape du capitalisme (les meilleurs joueurs de ces video games devenant multimillionnaires.) "La Pax Americana, c’est fini, tout comme l’Europe, incapable de vision, vieil homme malade du monde et future Afrique. Nous sommes à l’heure de la Pax Tecnica", affirme l’artiste.

Avec "Cloaca", Delvoye joue avec les excréments, mais cette machine à couler des bronzes est une prouesse scientifique aussi absurde (à quoi sert-elle?) que métaphysique (l’humain réduit à ses fonctions digestives) et sociologique: une ironie mordante à l’égard du capitalisme et de son marché de l’art, la machine ayant été cotée en Bourse.

Les phrases clés

"La Pax Americana, c’est fini, tout comme l’Europe, incapable de vision, vieil homme malade du monde et future Afrique. Nous sommes à l’heure de la Pax Tecnica."

"Le problème des pauvres est qu’ils n’ont pas confiance dans leur goût, alors qu’ils sont tout aussi intelligents que n’importe qui."

"Le bassin est la partie du squelette qui me plaît le plus, c’est l’une des plus complexes. Et tout passe par là: le bébé, le pipi, le caca."

"Le cochon n’est pas seulement un animal; c’est un pur produit industriel, domestiqué, génétiquement trafiqué, c’est une fausse-nature."

"Avec la modernité, l’art devient fluide; et maintenant, il est à l’état gazeux, il est partout. On ne peut plus différencier entre la vie et l’art. Est-ce le signe d’une fin de quelque chose?"

Baignant dans l’obscurité du sous-sol, se découvre ensuite un luxueux "Étui pour une mobylette": celle-ci n’a pas été retouchée, c’est le contenant qui la valorise. Métaphore du monde de l’art: ces objets, dans leurs étuis, ne deviennent de l’art que pour avoir été choisis par l’artiste. Prouesse de technologie dernier cri et d’artisanat millénaire, une série de pneus ("Carved Tyres/twisted Tyres") témoignent de l’intérêt de Delvoye pour la rotation et la torsion et, encore une fois, pour la riche ornementation qui les transfigure et les arrache à leur banalité utilitaire. "Je veux faire un art populaire. Le problème des pauvres est qu’ils n’ont pas confiance dans leur goût, alors qu’ils sont tout aussi intelligents que n’importe qui; je voudrais créer un art qui peut parler à tous, les pauvres comme les riches, d’Orient et d’Occident."

L’intérêt pour la torsion débouche également sur "Helix DHAACO" (jouant conjointement de la figure du Christ répétée dans la forme hélicoïdale de l’ADN); même insistance existentialiste, technique et religieuse avec les vitraux de la série "Days of the week" qui mêlent architecture gothique et radiologie de scènes érotiques. Comme avec Cloaca, l’humain y est représenté de manière intérieure – l’homme a-t-il une âme? Autant d’œuvres qui se répondent: "Dans mon travail, je ne commence jamais à zéro; les œuvres s’engendrent l’une l’autre, c’est une chaîne. Je me vois moi-même comme un maillon par rapport à ce qui précède."

Le teaser de l'exposition "Wim Delvoye"

Maîtres Anciens

À l’étage lumineux et riche en couleurs des Maîtres Anciens, Wim Delvoye expose trois nouveaux "Twisted works" et dialogue avec "ceux qui furent un jour les contemporains de leur époque", notamment le sculpteur du XIXe siècle Jef Lambeaux. Mêlant technologie numérique et moulage en bronze, Wim Delvoye s’empare de sa sculpture "Le dénicheur d’aigle" (1890-1892) pour lui imprimer un spectaculaire mouvement de rotation en spirale. Le symétrique "Coccyx double", en marbre de Norvège, évoque une fois de plus l’homme intérieur: "Le bassin est la partie du squelette qui me plaît le plus, c’est l’une des plus complexes. Et tout passe par là: le bébé, le pipi, le caca. De plus, on peut y voir le rêve romantique d’union maximale entre deux êtres", explique Wim Delvoye. Dans la salle des Rubens, des cochons recouverts de tapisserie persane ("Tapisdermy", 2010) posent sagement. Vecteur de symboliques contradictoires, "le cochon n’est pas seulement un animal; c’est un pur produit industriel, domestiqué, génétiquement trafiqué, c’est une fausse-nature."

L’ironie métaphysique consiste alors à en faire ce qu’il n’était pas encore: une œuvre d’art. Car, ajoute-t-il, "seul l’art plastique peut encore être contestataire; les autres disciplines sont colonisées par l’argent". Et Wim Delvoye de conclure: "Je n’aime pas les courants artistiques qui s’imposent de haut en bas; je vois l’art comme un arbre, une plante, qui va de bas en haut. J’ai confiance dans la capacité populaire à comprendre l’art. Avant, pour l’art, il fallait un cadre doré, un socle solide. Avec la modernité, l’art devient fluide; et maintenant, il est à l’état gazeux, il est partout. On ne peut plus différencier entre la vie et l’art. Est-ce le signe d’une fin de quelque chose?"

Les œuvres de ce flandrien nomade, passionné des confins, feront-elles encore escale en Belgique? Pas sûr. Raison de plus pour ne pas manquer ce flamboyant état des lieux de la pensée delvoyenne.

>Du 22/3 au 21/7/19 aux Musées royaux des Beaux-Arts

L'équipe de montage relève un Christ tout en torsion («Ring corpus outside», 2011)... ©Saskia Vanderstichele

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