Publicité
Publicité

Louma Salamé: "Découvrir l'art a été ma véritable naissance"

©Saskia Vanderstichele

Depuis 2015, à l’invitation de Jean et Albert Boghossian, elle dirige leur Fondation à Bruxelles: la Villa Empain. Elle en a fait une maison largement ouverte et y développe une politique d’expositions qui dénonce l’imposture identitaire et rouvre les frontières.

L’élégante Villa Empain est une ruche. Une classe d’enfants entame la visite. Dans le jardin, deux artistes préparent une performance. L’étage de réception et d’administration domine le parc et la piscine, désormais ouverts aux événements et notamment, une fois l’an, l’été, à une summer party démocratique, pique-nique et forum, qui accueille pêle-mêle de voisins, fidèles et néophytes. Loin d’être anecdotique, ce moment festif a réuni cette année plus de 1.000 visiteurs (600 billets vendus en 48 heures). Il signale à tous que la villa est une maison ouverte.

C’est le siège de la fondation créée en 1992 par le père, Albert, et les fils Boghossian, ses principaux mécènes. Entre 2006 et 2010, grâce aux fonds familiaux, au soutien de proches et à la Loterie nationale, au terme de deux ans de recherches, deux ans de travaux ont permis de lui restituer sa vérité et son éclat avant l’inauguration en 2010.

Beyond Borders

La Fondation est une maison des frontières, qui, sans les attaquer ou les défendre, les questionne. Ce questionnement n’est pas polémique (du grec "polemos": le conflit), mais artistique. Beyond Borders (Au-delà des frontières) réunit trente-sept artistes contemporains de renommée internationale, d’Europe et du monde arabe autour de ces lignes qui séparent ou rapprochent: l’Europe en compte une centaine, parmi les plus anciennes au monde, mais la moitié d’entre elles sont très récentes et parfois belligènes. Avec ces visions politiques ou poétiques, on explore l’interprétation de ces frontières à laquelle se livrent ces artistes. Dans "Border by memory", Pravdoliub Ivanov retrace au néon la frontière bulgaro-roumaine, que le halo lumineux rend flottante. Pour Jan Fabre, il s’agit de la frontière entre les règnes, insectes et humains. Avec "La fontaine du papillon", Rebecca Horn soumet le règne naturel à la machine. Dans le "Delocazione" de Parmiggiani, le contour évanescent est tracé par la fumée. Jaume Plensa oppose le poids et l’enfermement du parallélépipède à la légèreté de la feuille de riz. Tous, ils en attestent: la frontière est affaire de perception.

Jusqu’au 24 février 2019, www.fondationboghossian.com

Simultanément, Louma Salamé mûrissait son parcours. Née à Beyrouth, élevée chez les jésuites, "la découverte de l’art a été ma véritable naissance". Son père, Ghassan Salamé, ministre libanais de la Culture, puis conseiller spécial de Kofi Annan à l’ONU, "peacemaker" en Birmanie, en Irak, et en Libye, "où il vient de négocier un cessez-le-feu à Tripoli", lui apprend la relativité des frontières, l’imposture des pulsions identitaires et l’ancienneté des mouvements migratoires "qui constituent l’humanité depuis toujours".

Diplômée de l’École des arts décoratifs et de l’École des Beaux-Arts (Paris), elle entame une carrière pendulaire qui la mène auprès de Nancy Spector, directrice adjointe du Guggenheim à New York, puis de Marie-Claude Beaud, qui dirige le Mudam, à Luxembourg ("Une grande fan de Lou Reed, un de nos points communs!"). Entre 2007 et 2013, ce sont ensuite le Louvre et l’Agence France-Muséums, pour la mission de développement du Louvre Abou Dhabi, le Mathaf, musée d’art moderne de Doha (Quatar), et enfin, en 2014, l’Institut du monde arabe (Paris), que préside Jack Lang. Liée par sa mère aux frères Boghossian, diamantaires, et notamment à Jean, plasticien exposé en 2017 au Musée d’Ixelles et à la Biennale de Venise, et dont la matière de prédilection est le feu, depuis 2015, elle a ouvert portes et fenêtres.

"La découverte de l’art a été ma véritable naissance."
Louma Salamé

Sans angélisme

Les frères Boghossian voulaient d’emblée engager le dialogue entre Orient et Occident. "Dans cet endroit unique, à la fois intérieur familial, édifice muséal et patrimonial atypique et capsule hors du temps", Louma Salamé veut préserver un effet de "maison, de comme chez soi où réunir les gens les plus divers". Les publics de la Fondation mêlent voisins, érudits, ou mécènes qui tous ont un point commun, souligne-t-elle: ils sont "sympathiques". Cette qualité à laquelle elle tient, peu scientifique mais très palpable, lui permet de nourrir "l’hétérogénéité des générations et des profils sociaux".

"Sans angélisme, tout est prétexte à ce mélange d’origines, qui me semble un réflexe élémentaire."
Louma Salamé

Ici, "génération" est le mot, puisqu’avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles, d’associations et de communes, elle a mis sur pied un programme d’ateliers d’art bilingues qui a déjà accueilli 3.000 enfants (ils seront 9.000 au total). À cela s’ajoute, avec l’Université populaire d’Anderlecht, un atelier escrime et art où se mêlent des enfants de toutes origines, d’Uccle à Molenbeek. "Sans angélisme, tout est prétexte à ce mélange, qui me semble un réflexe élémentaire."

"L’humanité est faite de migrations."
Louma Salamé

Son autre volonté est de démultiplier l’offre, avec des concerts-performances, une résidence d’artistes ou même un café. La réflexion collective y a sa place, avec des cycles de conférence sur l’art (par exemple avec le plasticien anversois David Claerbout) ou sur la littérature et l’histoire du monde arabe (notamment sur l’immigration arabe en Europe, ce qui a permis de "faire comprendre que la vision monolithique de l’immigration, présentée comme un phénomène récent et paroxystique, est fausse: l’humanité est faite de migrations"). "Nous recevons de plus en plus de visiteurs étrangers, mais aussi gantois, anversois", et cette Française suit religieusement des cours de néerlandais. "Ma connaissance de l’arabe m’y aide, insiste-t-elle malicieusement. Car quantité de phonèmes sont communs aux deux langues…"

La maison d’un collectionneur

Le conseil d’administration est familial et le conseil scientifique réunit six membres tournants, belges et étrangers. Principalement financée par ses fondateurs, la Fondation reçoit une aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ainsi que de l’Anglo Belge, de Duvel ou de Moët et Chandon Belgique. "Il est essentiel que la puissance publique se joigne aux initiatives privées", afin d’éviter les barrières artificielles, et "d’aller chercher des partenaires hors du monde muséal, afin d’éviter l’entre-soi". Pour ce faire, elle se frotte à "la vie publique belge, palimpseste labyrinthique et passionnant".

"Il est essentiel que la puissance publique se joigne aux initiatives privées."
Louma Salamé

Au présent, le succès s’affirme: 40.000 entrées pour l’exposition Melancholia, "le meilleur résultat depuis six ans". Aujourd’hui, elle reçoit des propositions de musées, de commissaires d’exposition et d’artistes, par exemple une jeune commissaire marocaine qui projette une exposition sur la scène de l’art contemporain du royaume chérifien. Une autre exposition verra la villa remeublée à la manière des années 1930, et "nous aurons l’illusion d’entrer dans la maison d’un collectionneur".

Avec Henri Loirette, ancien président du Louvre, elle songe aux icônes byzantines grecques et à un autre projet avec Alfred Pacquemant, ancien président du Centre Pompidou. Sa programmation est déjà arrêtée jusqu’en 2021. Après notre entretien, elle file à Molenbeek, à l’atelier d’un jeune artiste français, Samuel Coisne.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés