Louvre-Lens, Piscine de Roubaix, LaM... Les expos immanquables du Nord de la France

©Succession Alberto Giacometti

Le Nord de la France attire tous les regards avec "Homère", la grande exposition qui s’est ouverte ce mercredi au Louvre-Lens, avec Giacometti, sublime et dépouillé, au LaM de Villeneuve d’Ascq, et avec la réouverture de La Piscine de Roubaix, un endroit magique qui pose un regard sur l’Algérie d’une brûlante actualité.

Louvre-Lens

EXPOSITION

"Homère"

Note: 3/5

Commissaires: Alain Joubert, Alexandre Farnoux, Vincent Pomarède et Luc Piralla.

Jusqu’au 22/7. Nombreuses activités en marge de l’exposition: www.louvrelens.fr

Est-ce un hasard si coup sur coup s’ouvrent une exposition Toutânkhamon à La Villette et une consacrée à Homère au Louvre-Lens? Alors que tout vacille, que l’urgence climatique fait craindre l’extinction de l’espèce, l’une ravive le fantasme de l’éternité tandis que l’autre annonce le retour du tragique.

La guerre, la mort, les épreuves, l’errance, les monstres, les passions et leur démesure traversent de part en part les aventures d’Ulysse, d’Achille, d’Hector, ou de la "Belle Hélène", utilisons l’épithète homérique, dont l’enlèvement par Pâris, fils du roi Priam, déclenche la colère de Ménélas, qui convainc son frère Agamemnon de lever toutes les cités grecques contre l’invincible Troie. Un siège de 10 ans qui ne prendra fin que par la ruse d’Ulysse – le fameux cheval de Troie – avant que ce dernier n’entame son retour mouvementé à Itaque où l’attend la patiente Pénélope. 26.000 vers en hexamètres dactyliques, partagés entre l’"Iliade" et l’"Odyssée", que La Bruyère a résumé en des termes si cruellement actuels: "Le présent est pour les forts, l’avenir, pour les vertueux".

©Agence photo de la RMN-GP

À l’entrée de l’exposition, ce ne sont pas ces héros qui nous accueillent mais ceux qui se jouent d’eux, les dieux de l’Olympe, figurés par des plâtres monumentaux qui croupissent généralement dans l’indifférence à la gypsothèque du Louvre et que l’on a restaurés pour l’occasion. Des modèles antiques que l’on copiait à l’École des Beaux-Arts, au XIXe siècle, et qui s’imposent aux visiteurs, bientôt figés entre deux transpositions actuelles du drame annoncé.

En 1962, l’artiste américain Cy Twombly projette deux taches rouge sang et rature cette légende à même la toile: "Achille pleurant la mort de Patrocle." En face, un extrait du chant IV de l’"Iliade" fait sonner la langue d’Homère. Il est tissé par les Gobelins, à la demande du plasticien français David Boeno: "Un sang noir aussitôt coule de la blessure. Comme on voit une femme de Méonie ou de Carie teindre de pourpre un ivoire, ainsi, Ménélas, se teignent de sang les cuisses vigoureuses, les jambes jusqu’à tes splendides chevilles".

Ainsi se conçoit cette exposition: autour du "miracle" que constitue la conservation de ces deux textes fondateurs et leur perpétuation jusqu’à nous, et du "mystère" qui nimbe la personne même de l’aède. Car Homère est aussi avare de détails sur sa personne qu’il était disert sur les épopées qu’il chantait à l’aristocratie du VIIIe siècle. L’inverse de l’intellectuel médiatique d’aujourd’hui! Et c’est même ce qui faisait sa profondeur, dit Aristote dans sa "Politique".

On passe de bustes en esquisses auxquels se sont essayés les plus grands, comme Rubens, et qui tous trahissent la glorification d’un poète barbu et aveugle qui faisait déjà l’objet d’un culte dans l’antiquité. À côté d’un bas-relief antique du Musée archéologique d’Athènes représentant ses disciples, une "Apothéose" monumentale d’après Ingres le campe en Père des arts, trônant en majesté entre Phidias, Poussin, Molière et Racine.

L’incessante répétition de l’épopée a forgé de puissants archétypes dans l’inconscient collectif.

Mais Homère a-t-il seulement existé? C’est la question qui brûle toutes les lèvres et à laquelle l’archéologie ne répond pas. On découvre dans une vitrine un précieux papyrus égyptien du IVe siècle avant Jésus Christ, mais il est déjà bien postérieur à une tradition essentiellement orale qui se couche sur le papier, apparemment sur décision politique des princes de l’époque, vers 700 avant Jésus Christ et qui fige une langue composite où l’on retrouve des formules très archaïques et des détails ou des épisodes antérieurs au VIIIe siècle. Ainsi ce casque en dents de sanglier décrit dans le Chant X de l’"Iliade" et qui date… du XIVe siècle avant notre ère!

Un film des années 30 du philologue américain Milman Parry, qui enquêtait sur les conteurs des Balkans, lève un coin du voile sur la mécanique à l’œuvre dans ce genre de transmissions orales, des moyens mnémotechniques utilisés aux variations apportées aux récits. Il permet aussi de comprendre comment l’incessante répétition à travers les siècles a pu sédimenter des caractères si justes et forger des archétypes si puissants dans l’inconscient collectif.

Deux fleuves

On les retrouve dans le gros de l’exposition, conçue comme deux fleuves séparés par une allée centrale, consacrée à l’"homéromanie" sous toutes ses formes depuis l’Antiquité, et qui débouche sur un espace dédié aux poèmes perdus de la guerre de Troie.

D’un côté, on a donc l’"Iliade" avec des passages clés de la colère d’Achille qui en est le propos (Agamemnon s’est approprié Briséis, butin de guerre d’Achille, et provoqué la fureur funeste de ce dernier contre son roi). De l’autre, il y a l’"Odyssée", illustrée par l’épisode bien connu du Cyclope, les femmes qui bordent la route d’Ulysse et son retour sanglant à Itaque après 10 ans d’errance.

©AFP

Quelques pièces valent le détour comme ce "Ménélas portant le corps de Patrocle", impressionnant plâtre d’après un original du IIIe siècle avant J.C., un fragment d’argile du VIe siècle représentant les jeux funèbres en l’honneur du même Patrocle, des Chagall illustrant les épreuves d’Ulysse, son retour à Itaque par Derain, le fabuleux guéridon d’Achille en micromosaïques que Pie VII voulait offrir au Tsar. Ou cette émouvante confrontation, à plus de 2.000 ans de distance, entre un marbre antique et une toile académique de Gustave Boulanger qui représentent le même geste d’Ulysse, reconnu par sa nourrice, pour l’empêcher de le trahir.

On reprochera précisément l’accumulation d’œuvres académiques du XIXe siècle, avec la multiplication de "Prix de Rome" plutôt de style pompier, et une scénographie cartésienne qui ne rend pas totalement justice à l’émotion et à la profondeur de l’œuvre d’Homère. Dans le genre, le British Museum avait su autrement nous transporter dans l’épopée assyrienne d’Ashurbanipal à travers une dramaturgie qui mêlait subtilement les outils technologiques et l’intelligence du travail scientifique.

Au demeurant, la richesse inouïe du propos devrait galvaniser le visiteur qui pourrait même éclater de rire en tombant sur les caricatures de Daumier. D’un rire homérique, bien sûr!

LaM - Villeneuve d'Ascq

EXPOSITION

"Alberto Giacometti, une aventure moderne"

Note: 5/5

Commissaires: Catherine Grenier, Sébastien Delot, Christian Alandete et Jeanne-Bathilde Lacourt

Jusqu’au 11/6: www.musee-lam.fr

 

Avec l’exposition "Giacometti, une aventure moderne", le LaM nous emmène à la rencontre de cet artiste mythique du XXe siècle. 150 chefs-d’œuvre qui retracent son parcours. Exceptionnel.

Divisée en 9 sections chronologiques mais aussi thématiques, l’exposition dévoile une œuvre dont toutes les facettes sont rarement présentées au grand public. Dès l’entrée, la pureté de la scénographie et la justesse de l’éclairage permettent aux œuvres de libérer toute leur force. Dès ses premières œuvres, datées des années 20, on est surpris par la construction géométrique des personnages de Giacometti, sculptés par le cubisme et les arts extra-occidentaux. Les objets surréalistes sont tout autant déroutants par leurs formes épurées et totalement abstraites, comme par exemple cette sculpture d’une sphère et d’une demi-lune en plâtre suspendues et intégrées dans un parallélépipède de métal peint.

©Succession Alberto Giacometti

Les sections suivantes témoignent de l’obsession qu’il aura toute sa vie pour la représentation de la figure humaine, et bizarrement du sentiment d’échec qu’il éprouve dans la pratique du portrait: "On commence par voir la personne qui pose mais, peu à peu, toutes les sculptures possibles s’interposent. Plus sa vision réelle disparaît, plus la tête devient inconnue. On n’est plus sûr ni de son apparence, ni de sa dimension, ni de rien du tout." Pour résoudre son incapacité à représenter le modèle tel qu’il le perçoit, Giacometti s’inspirera tout particulièrement du modèle égyptien. La manière tellement personnelle de travailler la matière donne l’impression qu’il laisse un fragment de son être collé à la surface de l’œuvre.

Ces figures humaines sont définies ensuite dans l’espace, placées dans des cages ou sur des plateaux. Un moment fort de cette exposition est incontestablement "Les femmes de Venise", avec les 7 plâtres originaux restaurés que l’on avait pu déjà redécouvrir lors de l’inauguration de l’atelier de l’artiste, à Paris, en juin dernier, à l’initiative de la Fondation Giacometti (L’Echo du 25 juin 2018). Un ensemble exceptionnel présenté à la Biennale de 1956 et brièvement montré en 2017 à la Tate Modern. Le talent de l’artiste se révèle aussi à travers ses portraits et ses nus debout aux traits structurés et aux regards fixes.

Une exposition qui restitue avec intensité toutes les nuances et les vibrations du travail d’un grand artiste épris de liberté, et qui ne se laisse jamais enfermer dans un courant artistique, toujours en quête de son être et de son identité profonde.

La Piscine - Roubaix

Une plongée dans le temps

©AFP

Rouverte en octobre 2018 après deux années de travaux d’agrandissement, La Piscine reste un lieu hors du commun avec son bassin central entouré de sculptures, ses cabines réinvesties d’œuvres ou encore ses deux grandes rosaces en verre coloré. On apprécie le nouveau concept de micro-expositions, l’étonnante reconstitution à l’identique de l’atelier du sculpteur Henri Bouchard ou la quadruple exposition autour de l’Algérie. Pure coïncidence au moment même où la rue algérienne est en ébullition!

"Le printemps algérien", jusqu’au 2/6, à Roubaix. www.roubaix-lapiscine.com

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