Publicité

Mais où est passée la créativité humaine? Aux "Paradise Projects" du See U!

La collection d'animaux de Max Landsberg, dans l'installation de Jef Geys, au See U. ©Jean Cosyn

Au See U, la caserne de gendarmerie désaffectée d'Ixelles, la VUB organise la rencontre improbable entre chercheurs et artistes. Une explosion de créativité qui donne une idée du paradis!

C'est l'exposition la plus étonnante du moment, à Bruxelles, mais qui demande un brin d'audace et de curiosité pour se dévoiler. On ne la verra pas dans un musée, un centre culturel ou une galerie avec pignon sur rue, mais dans la friche du See U, à Ixelles. Ce qui fut autrefois une caserne de gendarmerie et l'antre de l'ordre et de la discipline a fait place à une pépinière de projets créatifs et participatifs des plus improbables...

On ne doit d'ailleurs pas "Paradise Projects" à un opérateur culturel, mais à une université, la VUB, dont on avait vu en 2019, au même endroit, la préfiguration de ces rencontres du troisième type entre la gent académique et une cohorte d'artistes hors normes. On la doit à la vision d'un homme, Hans De Wolf, professeur à la VUB, fin connaisseur de l'art moderne et contemporain, et féru d'esthétique et de diplomatie culturelle.

"Pour 'JRSLM' (Jérusalem), notre exposition de 2019, l'idée, c'était de reconnaître que même en mettant ensemble toutes les connaissances disponibles à l'université, cela ne suffisait pas à faire de nous des femmes et des hommes libres, mais qu'il nous fallait aussi embrasser la spiritualité... Chaque exercice ici nous conduit à rechercher une forme d'osmose entre les différents domaines de connaissance et, en tout cas, à en créer la possibilité. C'est un acte d'humanisme, j'en suis convaincu".

Détail de l'installation d'Honoré d'O, au See U. ©Jean Cosyn

Le saumon qui sourit

Passé l'enceinte de l'ancienne caserne, on bifurque directement à droite pour pénétrer dans ce qui fut un mess, gravir les marches d'un escalier et arriver dans une première pièce, à l'étage, où l'on reconnaît encore un bar, son zinc et ses pompes à bière. Mais toutes les fenêtres ont été occultées, le faux plafond, arraché, et les lampes à opaline, disposées à des hauteurs différentes dans le vaste espace, architecturé par un enchevêtrement d'étais de bois, coincés entre le sol et le plafond. Et de former une espèce de nef. On se retrouve en fait dans le ventre du saumon que ce facétieux plasticien gantois d'Honoré d'O avait découvert à l'Abri du poisson, il y a dix ans, en compagnie de Hans De Wolf et de Marc De Bie, un archéologue de la VUB.

Au plafond de cette grotte rupestre de Dordogne, ils avaient pu étudier ce saumon gravé dans la roche que les scientifiques datent de 25.000 ans, et admirer sa tête, étonnamment expressive. Pour le chercheur, il est épuisé par le frai, mais pour l'artiste et notre commissaire, dont l'œil brille comme celui d'un enfant, il sourit. "Visiblement, nos ancêtres, qui étaient des chasseurs-cueilleurs, étaient des gens heureux. Peut-être beaucoup plus heureux que nous", rêve Hans De Wolf.

Vues de "Saumon", l'installation d'Honoré d'O

À la source de la créativité humaine

Voilà, exprimé en mots simples, le propos de "Paradise Projects": interroger à travers l'échange entre des scientifiques et des artistes et non des moindres, Honoré d'O, Joëlle Tuerlinckx, Marlies De Clerck, Masanao Abe, Frank Theys, Jef Geys, Max Landsberg, Philipp Otto Runge et Emmanuel Van der Auwera, ce "paradis perdu" et sa source, dramatiquement tarie par le covid.

"Visiblement, nos ancêtres, qui étaient des chasseurs-cueilleurs, étaient des gens heureux. Peut-être beaucoup plus heureux que nous."
Hans De Wolf
Commissaire de l'exposition

Pour Hans De Wolf, l'ambition est double: "Retourner à la source de ce qui fait de nous des hommes et des femmes et nous maintient en vie – la créativité –, et concevoir un exemple de bonnes pratiques pour la susciter à travers la collision entre les domaines de connaissance et la création du bon climat, des bons projets pour faire surgir une curiosité réciproque. Souvent, dans les universités, nous avons la mauvaise habitude de prétendre tout savoir. Les artistes, au contraire, expriment le fait de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Je pense que si nous pouvons mettre en commun de telles dispositions, il est possible de faire advenir ce que Marcel Duchamp appelait la 'co-intelligence des contraires'. Et quand cela se produit, c'est très beau!"

La "Collection fondamentale" de Joëlle Tuerlinckx, au See U. ©Jean Cosyn

Divergences et symbiose

Et peu importe si le courant ne passe pas toujours, comme dans le cas de Joëlle Tuerlinckx qui expose une partie de l'extraordinaire collection de minéraux de l'ULB non sans en réinventer la classification, en associant telle pierre à telle couleur de sa fantaisie, qui plonge dans son histoire personnelle (le souvenir d'un livre de géologie que lui avait offert son père) et dans sa sensibilité d'artiste.

"Je pense que si nous pouvons mettre en commun de telles dispositions, il est possible de faire advenir ce que Marcel Duchamp appelait la 'co-intelligence des contraires'."
Hans De Wolf
Commissaire de l'exposition

Mais il y a aussi symbiose. Ainsi l'étude sur les nuages de Marlies De Clerck résonne-t-elle avec les sublimes photographies du Mont Fuji, barré de stratus, de Masanao Abe, un physicien japonais qui avait construit une cabane sur la montagne d'en face pour tirer des dizaines de milliers de clichés du célèbre sommet.

Entre ces "paradis", une porte est close... Hans De Wolf y a pratiqué un judas qui révèle une rangée d'urinoirs désaffectés. "On est complètement dans les critères de Duchamp pour sa fameuse 'Fontaine'", dit-il en partant d'un éclat de rire."D'abord, ce sont des objets industriellement fabriqués et, ensuite, toutes les générations de gendarmes qui ont pissé dedans n'ont jamais vu ces objets comme esthétiques. C'est quand même extraordinaire!" Nous y voilà, à la... source de la créativité humaine!

Exposition

"Paradise Projects"

Par Hans De Wolf, commissaire

Avec Honoré d'O, Joëlle Tuerlinckx, Marlies De Clerck, Masanao Abe, Frank Theys, Jef Geys, Max Landsberg, Philipp Otto Runge et Emmanuel Van der Auwera.

Au See U, Rue Fritz Toussaint 8, 1050 Bruxelles

Prolongé jusqu'au 1/10, du mercredi au dimanche, de 13 à 19h.

Note de L'Echo:

L'étude sur les nuages de Marlies De Clerck et, au fond, une photographie du Mont Fuji de Masanao Abe, au See U. ©Jean Cosyn

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés