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Marcel Broodthaers, serial plaqueur au Wiels

Marcel Broodthaers, «Modèle: la pipe», 1968-69. ©saskia vanderstichele

Contemporaines des détournements situationnistes, ces 120 plaques-poèmes de Marcel Broodthaers, à voir au Wiels, bousculent l’ordre visuel. Exceptionnel!

Marcel Broodthaers, né en 1924, fils unique de père flamand maître d’hôtel et de mère wallonne, artiste belge mondial, le plus éminent depuis Magritte, est une énigme «complexe, érudite et humoristique». D’abord cinéaste (50 films), il préférait la sensualité joueuse et réservée de Truffaut au cinéma conceptuel de Godard. En 1963, devenu plasticien, il fixe dans le plâtre les invendus de son dernier recueil de poèmes, «Pense-Bête», avec cette formule: «Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie…»

Les 120 plaques exposées au Wiels ont été moulées de 1968 à 1972. Ainsi, Marcel Broodthaers est devenu serial plaqueur: «Sachez que l’on fabrique ces plaques comme des gaufres». Le plastique, matériau à l’expansion alors récente, «me libérerait du passé», croyait-il. Aucune galerie ne prenant ce risque, il dut les financer par ses propres moyens. Il les qualifiait de «rebuts». Leur sujet? Les accidents du lisible. Dans un univers publicitaire en plein boom, il répondait à l’invasion de messages par ces énigmes visuelles ultra-ludiques, souvent drolatiques. Aux murs, elles se déploient comme les photogrammes d’un film, porteuses d’incidents visuels savoureux.

«Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie…»
Marcel Broodthaers
Artiste plasticien

Maria Gilissen, veuve de Marcel, se souvient: «Nous calculions le prix de vente des pièces au plus juste, afin de payer notre loyer». Elle le croyait «paresseux, en réalité, il était au travail, assis sur sa chaise. Pas physiquement: mentalement. Tout l’inverse de sa vie antérieure, où il avait été garçon de café, veilleur de nuit, aide-plombier… Après ce monde extérieur, il s’imprégnait d’un monde intérieur.»

Marcel Broodthaers au WIELS

Coquille vide

Ainsi que le souligne Charlotte Friling, curatrice associée au Wiels, dans le somptueux catalogue, aux limites du visible et du lisible, Broodthaers nous convie à des jeux avec l’alphabet, à des rébus, envols de lettres et acrobaties géométriques. Ce sont des «poèmes en relief», comme lorsqu’il «confondait la coquille de moule avec le mot «moule». Autrement dit, le signifiant et le signifié. C’était sa manière de contourner un phénomène moderne: «Quelles que soient les choses que l’on fasse ou que l’on dise, elles sont (…) vidées de leur contenu réel».

«On croyait Broodthaers paresseux, en réalité, il était au travail, assis sur sa chaise. Pas physiquement: mentalement."
Marie Gilissen
Veuve de Marcel Broodthaers

Un an avant sa mort, Broodthaers écrivait: «Ma femme, née Maria Gilissen, est seule habilitée pour s’occuper des séquelles de mon activité artistique – voire à en refaire un tout avec l’aide d’amateurs éclairés. Elle est seule habilitée pour déclarer que telle œuvre est vraie ou fausse. En pleine conscience de mes moyens, Berlin le 22 janvier 1975». À Ixelles, il repose sous la pierre tombale qu’il a dessinée. En 1962, il écrivait du plastique: «À chaud, il se ramollit, froid, il est raide. (…) Même la mort se reconnaît mal dans un cercueil en polyéthylène.»

Marie-Puck, fille de Maria et Marcel, traverse avec nous les salles désormais désertes, et nous confie son «frisson» à cette vision. On la voit, en photo, poétesse de sept ans, nettoyer l’une des plaques paternelles.

Exposition

«Poèmes industriels, lettres ouvertes»
Marcel Broodthaers

Charlotte Frilling et Dirk Snauwaert, commissaires
À voir au Wiels, à Bruxelles, jusqu’au 9 janvier: www.wiels.org

Note de L'Echo: 5/5

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