Mondo Cane, la méchanceté jubilatoire

L'installation "Mondo Cane" à Bozar (c) Philippe De Gobert

Bozar nous invite à revisiter le fameux "Mondo Cane" du Pavillon Belge, un des lauréats de la dernière Biennale de Venise… Une vision glaçante mais rieuse, signée Jos de Gruyter et Harald Thys.

Expo

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«Mondo cane».
Jos de Gruyter and Harald Thys

Installation présentée initialement au Pavillon belge de Venise en 2019.

À voir à Bozar, du 20/2 au 24/5/20 (Bruxelles > page accès)

Nous voici face à des barreaux de prison, on franchit une porte, on emprunte un couloir et on débouche dans une rotonde où plusieurs silhouettes semblent nous attendre, figées. Un homme blond en chemisier de femme mauve joue de la cithare sur un genou, un autre muni de trois valises semble attendre son train, un troisième aiguise un couteau sur une meule.

Mais où sommes-nous? A priori, on pourrait croire à une expo mal ficelée d’un tout petit musée, sur le thème "Ces beaux métiers du temps jadis". Mais… il y a un mais. Un petit "Guide du visiteur" reçu à l’entrée de l'expo "Mondo Cane", à Bozar, nous fait comprendre que voici une humanité décadente et… sanguinaire. Le rémouleur n’est autre qu’un cousin de Jack l’Éventreur, et le joueur de cithare (dit Le Suisse) a semé la terreur dans le sud de l’Allemagne autrefois. Quant à l’homme aux valises, c’est un membre de la sinistre Stasi, la police secrète d’Allemagne de l’Est.

L’expo nous propose une sorte de cour des miracles de la méchanceté humaine, de la bêtise, de l’ignominie.

L’expo nous propose en fait une sorte de cour des miracles de la méchanceté humaine, de la bêtise, de l’ignominie. Mais nous sommes en même temps immergés dans un surréalisme grinçant, voire hilarant. Car chacune des silhouettes est affublée d’un destin décrit très scrupuleusement, dans un style du plus pur Wikipédia, et avec un parfait détachement. C’est la même démarche un peu dadaïste qui préside d’ailleurs au site internet complémentaire à l’exposition (voir encadré).

Mondo Cane: Jos de Gruyter and Harald Thys / Belgian Pavilion, Venice Art Biennale 2019

Pour bien comprendre la démarche, il faut se pencher sur le duo d’artistes qui nous propose cette déambulation au milieu de ces monstrueux automates à taille humaine. Comme on dirait à Bruxelles, ce sont deux "loustics", Jos de Gruyter et Harald Thys. Des empêcheurs de penser en rond. Des iconoclastes régressifs. Des enfants trop vite grandis. Et des philosophes du dimanche (mais alors le dimanche soir, autour d’un verre). Tout cela ne les a pas empêchés – surtout pas – de récolter la mention "très bien" sur leur bulletin. Soit une "mention spéciale" à la Biennale de Venise 2019. Pas le fameux Lion d’or (à peu près ce qui se fait de mieux en matière d’art contemporain), mais juste en dessous.

Mais en quoi consiste le travail de ces deux plasticiens qui se sont rencontrés sur les bancs de l’école d’art (Saint-Luc Bruxelles) en 1988? Quand on le leur demande, le duo de jeunes cinquantenaires aime botter en touche. On sent l’intelligence qui déborde des regards, par exemple pour évoquer Ilse Koch, la fameuse gardienne d’Auschwitz, dont le nom est conservé – ainsi que l’apparence physique – mais dont le destin est détourné en une anti-biographie tout aussi glaçante de collaboratrice au nazisme (mais propriétaire d’une poterie artisanale).

L'exposition nous dresse le portrait le absurdement vrai d’une humanité robotisée, morte, ridicule, vaine et scélérate. Réduite à une apparence de vie.

Au final, ce que l’on reçoit est le portrait absurdement vrai d’une humanité robotisée, morte, ridicule, vaine et scélérate. Réduite à une apparence de vie. Des visages impassibles, yeux vides et faux cheveux: voilà qui rappelle les films d’horreur où les méchants portent des masques déshumanisants. Le titre "Mondo Cane" fait d’ailleurs allusion à une mythique série de documentaires débutée dans les années 60, et qui entreprenait de montrer le pire de l’humanité, sans commentaire (mais en musique).

On passera sur la petite polémique dans un verre d’eau communautaire (digne de l’Eurovision) qui avait agité le milieu, la Fédération Wallonie-Bruxelles ayant invité des artistes flamands. Ce qui compte, qu’on se le dise, c’est l’ampleur de la vision, la pertinence du propos, bref, le talent.

Le meilleur et le pire du site mondocane.com

Qu’ont en commun une reconstitution de Pompéi le jour de l’éruption du Vésuve (Italie), une comédie musicale performée par des étudiants-scouts (Danemark), une créature encagée munie d’un masque et d’un corps de chien (Turquie), et la recette de la sangria expliquée étape par étape (Espagne)? Rien. Et tout à la fois…

Le site qui complète l’exposition nous en dit plus sur la juxtaposition, l’addition monocorde à la base de la démarche. Ici ce ne sont pas des poupées déshumanisées qui font sens, mais l’abondance absurde des films proposés, pays par pays, via des icônes de drapeaux. Le sentiment est celui d’une noyade au milieu d’images dépourvues de sens. Mais n’est-ce pas là l’impression diffuse qui est la nôtre après une journée… normale? Le recours permanent à internet, la sollicitation constante par films interposés, ne nous ont-ils par réduits à un rôle de consommateurs passifs, débilisés?

Chacun se fera une idée de la portée du projet en fonction de sa propre expérience face à l’écran – et à sa patience. Mais il est certain que l’expérience, absurde s’il en est, n’est pas profondément porteuse de joie de vivre… mais plutôt d'un appel à lâcher les écrans.

 

"Mondo Cane" (****), à Bozar, du 20 février au 24 mai. Infos: www.bozar.be

L'installation "Mondo Cane" à Bozar (c) Philippe De Gobert


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