reportage

Nantes, la ville de tous les possibles

Stéphane Vigny a rassemblé sur la place Royale des centaines de statues antiques qui semblent jaillir de sa fontaine. ©MARTIN ARGYROGLO

Série culture française 2/4 | Chaque mardi, L’Echo part visiter les grandes villes de la culture française. Deuxième arrêt: la cité des Ducs.

En trente années, Nantes a réussi à se positionner comme une capitale culturelle européenne permanente, riche de son parcours artistique et de ses lieux de création. Riche de son patrimoine architectural aussi, avec notamment son château médiéval des Ducs de Bretagne, cette ancienne demeure construite en 1466 qui a abrité Anne de Bretagne, deux fois Reine de France. L’histoire de cette ville, qui a vu naître Jules Verne en 1828, est passionnante par sa capacité à sans cesse rebondir face à l’adversité du destin. Déjà dès la fin du XVIe siècle quand les marins de Nantes furent les premiers à ouvrir une voie commerciale vers les Antilles, important tabac et bananes. Nous ne pouvons pas passer sous silence les périodes les plus sombres de l’esclavage, lorsque le port de Nantes était un véritable "hub" de la traite des Noirs et donc premier port négrier d’Europe. Au XIXe siècle, les Nantais sont à nouveau parmi les premiers à se lancer dans la révolution industrielle; tout le monde connaît la biscuiterie LU ou encore la conserverie Saupiquet.

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"Nantes a su démocratiser l’art et installer une tolérance à la culture."

Durement touchée par la fermeture de ses chantiers navals en 1987, la ville est parvenue en 30 années à une reconversion réussie, mettant la culture au cœur de sa politique. En effet, contrairement aux capitales européennes de la culture qui sont trop souvent une explosion temporaire de manifestations artistiques et de poudre aux yeux, "Nantes a su démocratiser l’art et installer une tolérance à la culture qui fait partie maintenant du quotidien de tous les habitants", explique Jean Blaise, agitateur avant-gardiste et chef d’orchestre rassembleur depuis trente ans de nombreuses propositions artistiques, soutenu dès le début par le jeune maire Jean-Marc Ayrault. Ensemble, ils imaginent le Centre de recherche pour le développement culturel, puis le Festival des Allumées qui réanime la ville en s’installant dans des lieux insolites. Ensuite viendront la troupe de théâtre de rue Royal de Luxe, le festival de musique classique la Folle Journée,… Cette effervescence artistique prendra encore une dimension supérieure en 2007 avec la réouverture du château, l’ouverture des Machines de l’île, mais également la création d’Estuaire, parcours artistique permanent de 60 km au fil de la Loire reliant la ville à Saint-Nazaire. Sans oublier la réhabilitation de l’ancienne biscuiterie LU en un centre culturel, le Lieu Unique.

Inspirées de Jules Verne et du passé industriel de Nantes, les Machines de l’île hantent les anciens chantiers navals depuis douze ans. ©Romain Peneau


Un musée à ciel ouvert

Caractérisée par son côté ludique, accessible et décalé, la politique d’art dans la ville a fait de Nantes l’un des plus attirants musées à ciel ouvert. Ce patrimoine continue à s’enrichir depuis 2012 grâce au Voyage à Nantes (VAN), un parcours comptant 57 interventions artistiques pérennes réactivé chaque été par une multitude de nouvelles œuvres temporaires visibles jusqu’au 1er septembre.

Transfert
Nouvelle zone libre d’art et de culture

En janvier 2018, l’association culturelle Pick Up Production récupérait le site en friche des anciens abattoirs de Rezé, aux portes de Nantes, pour y construire une zone libre d’art et de culture: Transfert. "Ici nous expérimentons nos intuitions, nous éprouvons nos idéaux et nous mettons en pratique nos inspirations."C’est le droit à l’utopie que défend Nico Reverdito, directeur de Pick Up Production.

Sur un terrain désert, on chemine entre des conteneurs de métal plantés à la verticale dans le sol, un bateau échoué et une gueule de cobra géante. Ce projet d’occupation transitoire est un véritable "off" de la culture nantaise établie. Projet dédié à l’expérimentation et à la rencontre, il mêle une programmation artistique, des jeux, des bars et un restaurant. Un village en mutation permanente grandit ici année après année en s’adaptant aux usages de ses visiteurs. Impossible donc de prédire à quoi il ressemblera en 2022, lorsque les promoteurs immobiliers reprendront le site pour un nouveau développement urbanistique.

C’est donc ici, dans une totale liberté institutionnelle et politique, que s’écrit probablement le futur rebond culturel de Nantes.

www.transfert.co

Entre installations et expositions muséales, ce voyage 2019 est marqué par l’artiste japonais Tadashi Kawamata, qui a disposé dans toute la ville une douzaine de nids surdimensionnés, greffés à des bâtiments, arbres ou lampadaires. "Métaphoriquement, le nid illustre la fortune et le bonheur (dans la mythologie asiatique, NDLR)", précise l’artiste. Insolites et poétiques, ils poussent le visiteur à lever les yeux vers le ciel. Le plus grand nid, qui, lui, sera permanent, est accroché en surplomb de la butte Sainte-Anne et vient enrichir le quartier du musée Jules Verne. Il fait office de belvédère offrant un nouveau point de vue sur le paysage nantais. À la différence des nids dans la ville, cette passerelle d’observation se fait beaucoup plus discrète et s’intègre subtilement dans le paysage de jour, pour ensuite rayonner la nuit.

La nouvelle installation la plus délirante est celle de l’artiste Stéphane Vigny, qui a orchestré un grand rassemblement de plusieurs centaines de statues antiques décoratives autour de la place Royale. L’installation donne en effet l’impression d’un délire de la fontaine qui fait jaillir cette étonnante collection, au plus grand plaisir des passants qui se sont tout de suite approprié l’œuvre.

Quant à l’œuvre qui fait le plus sens de nos jours, c’est probablement celle qui est aussi la mieux cachée dans les interstices de la ville. Dans la cour d’un passage privé, ce jardin suspendu est une petite merveille végétale qui porte si bien le nom de Jungle intérieure; petite bulle verte créée par l’artiste Evor.

Un des douze nids géants du Japonais Tadashi Kawamata, perché au sommet de l’ancienne biscuiterie LU. ©Martin Argyroglo


Franchir la ligne

Le Voyage à Nantes se matérialise par la ligne verte, littéralement peinte au sol, longue de 18 km et jalonnée d’œuvres pérennes et éphémères. Celle-ci trace un parcours passant par le jardin des plantes, le château des Ducs et sa très belle expo Amazonie, les Machines de l’île et les différents musées, dont le musée d’Arts magnifiquement rénové et rouvert en 2017. Ici tout est possible, on peut croiser un mètre ruban surdimensionné, des tables de ping-pong réinventées, des passages piétons déroutants, un coucou humain décalé, des anneaux de lumière de Daniel Buren, ou encore une statue sur socle faisant un pas de côté. Mais la désobéissance est porteuse de surprises; alors on quitte la ligne verte car, dans une ville, il est toujours bon de se perdre dans les chemins de traverse.

L’île
Second cœur urbain

De l’autre côté du fleuve, l’énorme friche industrielle laissée par la fermeture des chantiers navals s’est réinventée en quartier de création mêlant transformation du patrimoine industriel et architecture contemporaine.

Une ville nouvelle aujourd’hui presque arrivée à maturité sous le regard des 2 grandes grues Titan. Les cales de lancement des bateaux sont aménagées en lieux de détente, les anciens ateliers de chaudronnerie ont été remodelés et hébergent les ateliers des Machines de l’île, le Grand Eléphant mécanique se balade en arrosant les passants, l’Arbre aux Hérons se construit sous le regard du public, le Carrousel des mondes marins fait rêver petits et grands, la Cantine du voyage sert son poulet rôti et l’ancien hangar à bananes abrite restaurants, théâtre et HAB, la galerie d’art contemporain.

Mais l’île, c’est aussi l’école d’architecture (ENSA) conçue par les architectes Lacaton et Vassal, ou encore la superbe école des Beaux Arts inaugurée en 2018 par Franklin Azzi Architecture.

Combinant logements, activités économiques, espaces verts, lieux d’enseignement, et très convoitée par les nombreux parisiens migrant vers la métropole nantaise, l’île est une plaine de jeux géante pour architectes contemporains.

www.iledenantes.com

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