"Nous montrerons à Kanal des pièces que nous n'avons pas la place d'exposer à Paris"

Conçue pour faire face au climat ouest-africain, la monumentale "Maison tropicale" de l’architecte français Jean Prouvé. ©wikipedia

À 15 jours de l’ouverture officielle de l’exposition inaugurale du futur musée Kanal, pilotée par le Centre Pompidou, à Paris, Bernard Blistène, son directeur, en dévoile quelques pièces et les lignes directrices de sa programmation.

En décembre dernier, lors de la conférence de presse générale de présentation du projet Kanal, Bernard Blistène, directeur du Musée national d'art moderne, au Centre Pompidou, en avait déjà présenté publiquement les pièces principales, en provenance de la riche collection du Centre Pompidou, ainsi que leur affectation dans la friche industrielle de l’ancien garage Citroën de la Place de l’Yser, à Bruxelles.

Des œuvres choisies notamment en raison de leur capacité à résister aux conditions imposées par un bâtiment à l’état brut, comme la "Maison tropicale" de Jean Prouvé, la maison suspendue de Toyo Ito (sa structure flottante "PAO II"), le "Pavillon" tout en transparence de Ross Lovegrove ou l’"Oued Laou" de Martial Raysse. Autant de pièces d’envergure qui trouveront leurs aises dans les dimensions ahurissantes de Kanal (38.000 m2), mieux qu’à Pompidou même.

Citons encore des œuvres de Jean Tinguely, Michel Gondry, Stephen Vitiello, Marcel Broodthaers, Charlotte Perriand, Sonia Andrade, Raymond Hains. Ron Arad, César, Ettore Sottsass, Calder, Rauschenberg, Michael Snow, David Haxton, Anthony McCall, Suzanne Fritscher, etc. Et, au final, des réalisations pour la scène de Picasso (le rideau du ballet "Parade"), Braque et Kandinsky.

Comment ont été choisies les œuvres de la préfiguration, et quel en est le fil rouge?
Le fil rouge, c’est le bâtiment, imaginé dans les années 1930 par André Citroën, avec ses anciennes parties showroom et son atelier. Il nous fallait œuvrer dans le sens de son histoire architecturale et sociale. Je vous en dévoile quelques exemples. L’ancienne tôlerie abritera une histoire de la sculpture en tôle. Dans les anciens bureaux, nous élaborerons une exposition sur l’administration et le travail. L’intérieur est aux couleurs de Citroën, rouge et blanc: à partir de nos collections d’architecture et de design, nous réfléchirons au sens de ces couleurs et créerons une exposition sur le rouge et une autre sur le blanc. Nombre d’œuvres tourneront autour de la place de la mécanique, avec des noms comme Rauschenberg, Tinguely. À l’étage, les proportions du bâtiment sont telles qu’on peut y exposer des œuvres à l’échelle 1. Nous montrerons là des pièces de nos collections que nous n’avons pas la place d’exposer à Paris: la "Maison tropicale" de Jean Prouvé (ce qui nous permettra, à travers vidéos et débats, d’interroger l’histoire coloniale, si prégnante en France et en Belgique), ou l’extraordinaire structure flottante née dans le Japon de la contagion urbaine, de l’architecte japonais vivant Toyo Ito, dont les interrogations rejoignent la réflexion urbanistique du Bruxelles des années 1970 à nos jours.

"À l’étage, les proportions du bâtiment sont telles qu’on peut y exposer des œuvres à l’échelle 1."

Questionnerez-vous la fragmentation urbaine propre à ce quartier de Bruxelles?
Nous jouerons avec les espaces (cantine, vestiaire, etc.) et les objets qu’ils contiennent: publicités Citroën et objets entassés au fil du temps. Nous avons aussi dressé une scène de spectacle, qui permettra, deux fois par semaine, de proposer des rendez-vous avec nos comparses de la scène belge, spectacles qui seront parfois repris à Pompidou. L’effet de surprise jouera aussi: une œuvre d’art, disait Duchamp, est toujours un rendez-vous!

La Fondation Kanal se créera-t-elle sa collection?
Cet aspect patrimonial nous tient à cœur. Un comité d’acquisition, où siègent Carine Fol, le collectionneur Alain Servais, Laurent Busine ou le représentant du Musée d’Ostende, acquerra des œuvres de jeunes artistes, grâce à une dotation annuelle de 250.000 euros (10 premiers artistes ont entre-temps été sélectionnés, NDLR.). Cette démarche permettra au Centre Pompidou d’affiner sa collection, non seulement d’artistes belges, mais d’étrangers vivant en Belgique. Dirk Snauwaert (lire ci-dessous), que j’apprécie, a jugé qu’en faire partie, et choisir des artistes en résidence au Wiels, créerait un conflit d’intérêt. Ce scrupule qui l’honore me paraît excessif. Avec Kanal, un projet européen se met en place. Ma carrière est faite – bien ou mal. Tout ce que je veux, c’est créer un établissement dont Bruxelles a besoin. J’ai créé des musées dans ma vie: construire un projet ne prive les autres de rien. Si c’était le cas, au vu du nombre de lieux qui naissent à Paris, je devrais vivre dans la crainte! Le visiteur bruxellois sera attiré par les Musées Royaux, Kanal, le Wiels, comme le visiteur parisien l’est au Jeu de Paume ou au Palais de Tokyo. Les acteurs belges se reconnaissant dans Kanal, j’ose croire que cela freinera la vente de collections belges majeures à l’étranger, qui trouveront davantage de lieux à Bruxelles.

Ces collections privées belges auront donc leur place à Kanal?
Je connais ces collectionneurs, mais le moment et l’espace ne sont pas encore propices. Nous en sommes à la préfiguration. La climatisation, les conditions techniques ne le permettent pas encore, et ce que nous montrerons des collections de Pompidou sera choisi en conséquence. La Cambre et quantité d’artistes exposés dans plusieurs manifestations bruxelloises retiennent toute notre attention. Le futur de Kanal tiendra aux engagements qu’il prendra envers les artistes.

"Nos amis bruxellois confondent musée et fondation"
Pour Dirk Snauwaert, le patron du Wiels, centre bruxellois d’art contemporain, l’opération Kanal place les Belges dans une position de sujétion. "La doxa académique de l’art contemporain est décidée par deux institutions, le MoMA et Pompidou", dit-il, alors que la vitalité des courants artistiques se joue de plus en plus ailleurs. Dirk Snauwaert n’est pas le seul à constater l’absence de réflexion de fond. La configuration d’un musée de cette dimension demande au moins deux ans.

Dominique Riquet, député européen français, qui a présidé le FRAC Nord-Pas-de-Calais pendant douze ans, a mené une politique de soutien aux institutions muséales de sa région avec constitution d’une collection d’envergure, pilotée par un comité d’acquisition international, qui a permis de détecter et d’acquérir des artistes peu connus et devenus des références, comme Frank Stella. Selon lui, un comité d’acquisition sans envergure internationale ne peut que brider les chances de repérer des artistes d’une telle envergure. Plus fondamentalement, dit-il,"nos amis bruxellois me semblent confondre deux logiques: la fondation et le musée. Dans la première, les collections précèdent le musée, qui conditionne son projet. Il a vocation de les conserver, de les cataloguer, de les étudier, de les exposer. La fondation, inversement, définit un projet mais elle n’a aucun dépôt où entrent des collections."

Ce choix est essentiel, car il conditionne le concours d’architecte qui a récemment couronné les bureaux noAarchitecten, EM2N et Sergison Bates (L’Echo du 21/03). "On ne peut lancer un concours d’architecte sans définir le projet en amont. Selon le projet, les espaces de gestion, d’exposition, d’accueil, etc., sont radicalement différents. Si nous sommes dans une logique double, le choix architectural et le fonctionnement futur s’en ressentent."

Inauguration de Kanal-Centre Pompidou le vendredi 4/5. Ouverture au public le 5/5. Site: kanal.brussels.

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