"On pourra devenir des extraterrestres!"

©Serge Delaunay

Au musée Art et Marges, rencontre du troisième type entre deux fanatiques de l’espace: Serge Delaunay et André Robillard.

"Le futur lointain c’est notre période préféréé pour vivre sur Pluton malgré tout"(sic), peut-on lire sur l’un des tableaux de Delaunay dans la nouvelle exposition du musée bruxellois Art et Marges, "Rencontres intergalactiques". Ce futur lointain y est exploré par deux figures majeures de l’Art brut, Serge Delaunay et André Robillard. Les deux artistes, qui se sont rencontrés pour l’occasion, occupent densément les salles d’exposition. Les murs, les plafonds et même la vitrine du musée ont ainsi été investis.

©Robillard

De Robillard, nous pouvons voir d’impressionnants spoutniks en matériau de récupération, des tableaux sur bois, des dessins et ses célèbres fusils construits également en matériau de récupération. Les premiers datent de 1964, date à laquelle son psychiatre, Paul Renard, vivement intéressé par son travail, les confia au pape français de l’Art brut, Jean Dubuffet. André Robillard, présent au vernissage, nous rappelait que les fusils en question servaient à "tuer la misère". Une ritournelle pour l’artiste qui a inspiré la création d’un spectacle éponyme créé avec son complice et ami, Alexis Forestier, dont certains éléments du décor font partie de l’exposition.

Un mur pour démystifier l’Art brut

L’un des murs de l’exposition permet de remettre en question le regard habituel que le public peut porter sur l’artiste brut. À savoir, un travailleur solitaire et dépourvu de conscience créative et représentative. Durant cette exposition, le musée Art et Marges prend le parti d’exposer des œuvres que Robillard et Delaunay ont créées à partir de commandespour illustrer un CD ou encore un livre (dans le cas de Delaunay). Des œuvres qui ne perdent rien de leur vivacité et où l’on découvre notamment un dessin fait en collaboration entre Robillard et son ami Alexis Forestier.

Si l’insistance pour le ciel et le cosmos semble réunir les deux artistes, Serge Delaunay adopte un style très différent pour l’exprimer. On y voit moins de couleurs, plus de textes. Une prose parfois obsessionnelle, chargée de prédictions, d’espoirs, de référence à France Inter ou Europe 1 qu’il écoute inlassablement dans son atelier. Ses dessins et ses textes nous donnent un aperçu de son univers, des voyages qu’il entreprend, des passions qu’il entretient autant avec les voitures et leurs mécaniques qu’avec le voyage spatial. Pour nourrir sa pratique, "André a assisté à des décollages de fusée, va voir des planétariums, rencontre des scientifiques", nous racontait Coline De Reymaeker, directrice du musée. À son propos, l’astronaute belge Dirk Frimout a déclaré: "Ce qu’il écrit n’est pas juste mais c’est vrai, cet artiste relie des événements avec une surprenante poésie scientifique."

Un vortex d’obsessions

"Il y a des branlettes à faire en Volvo."
Serge Delaunay

Une salle réservée à un public averti a été installée à l’étage, le temps de l’exposition. On y trouve mêlées les passions de Serge Delaunay – l’espace, les voitures et les femmes. En plus de quelques figures célestes sculptées à la main, des totems de désir étranges, Delaunay expose ses conseils pour "devenir une féroce maîtresse sexuelle" ou d’autres de ses fantasmes. Des textes qui peuvent parfois mettre mal à l’aise tant on passe d’une forme d’humour érotique à des phrases chargées et violentes. Delaunay nous fait également part de considérations plus brèves et quotidiennes, comme lorsqu’il invente un bus Volvo légendé par un laconique, "Il y a des branlettes à faire en Volvo."

Exposition

"Rencontres intergalactiques"

Note: 4/5

Coline De Reymaeker, commissaire

Jusqu’au 9/6, rue Haute 314, 1000 Bruxelles: www.artetmarges.be

Ce sont bien des rencontres au pluriel à laquelle on assiste dans cette nouvelle exposition, celle de deux artistes, de deux mondes, d’un vortex d’obsessions et de travail. Le musée nous ouvre une porte privilégiée sur l’œuvre inspirante de ces deux artistes qui étonnent par leur justesse, leur force. Fait assez rare, on voit dans leur vision de l’avenir et de la conquête spatiale des notes positives. "On pourra devenir des extraterrestres fantastiques et pacifiques", dit Delaunay dans un court film qui lui est consacré. On a envie d’y croire.

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