Pour la réouverture de Bozar, Paul Dujardin choisit "Ignorance = Fear" de Keith Haring

L'affiche «Ignorance = Fear» réalisée par Keith Haring pour Act Up, en 1989. Le coup de coeur de Paul Dujardin CEO de Bozar. ©Keith Haring Foundation Collection

Bozar, à Bruxelles, rouvre ses expositions dès mardi, dont "Mondo Cane" et "Keith Haring". L’occasion pour son directeur de détailler ses réflexions sur la crise et ses nouvelles stratégies.

Expos à Bozar

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«Keith Haring»

Reprise à Bozar dès mardi. Prolongé jusqu’au 21/7.

Idem pour "Mondo Cane". >Ici, la liste des expositions en cours.

Toujours candidat à sa propre succession, Paul Dujardin a été pleinement confirmé dans ses fonctions en attendant qu’un gouvernement fédéral de plein exercice ne statue sur le renouvellement de la direction de Bozar. L’homme a donc une carte à jouer, mais il n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il doit affronter une crise, mettant son équipe en ordre de bataille pour rouvrir le Palais des Beaux-Arts dès mardi.

Si vous deviez choisir une œuvre dans l’exposition Keith Haring, qui rouvre ses portes et sera prolongée jusqu’en juillet, quelle serait-elle?

 Ce serait sans hésitation "Ignorance = Fear" qu’il a réalisée pour Act Up, en 1989, dans le cadre de son activisme pour la communauté LGBT, durement frappée par le virus du Sida. L’ignorance et la peur, surtout quand elles fleurissent sur un tabou, peuvent conduire à la stigmatisation. C’est un débat que l’on doit mener aujourd’hui au moment où les partis dominants et les populistes, et même le patronat, intiment les gens sains à travailler et les plus fragiles, à rester chez eux. C’est de nature à créer une société moins inclusive, clivée entre les riches et les pauvres, entre le Nord et le Sud. Alors, oui, on peut s’inspirer de ce travail extraordinaire que le monde de l’art a réalisé sur le vivre-ensemble dans les années 80. La diversité est importante et la reconnaissance de l’autre, fondamentale.
 

Paul Dujardin devant "son" Palais des Beaux-Arts, à Bruxelles. ©Tim Dirven

Les artistes jusqu’ici se sont posés en victimes de la crise – et ils le sont – mais ne doivent-ils pas aussi balayer devant leur porte?

 Il faut arrêter la culture individualiste du "génie". Le monde de l’art s’est beaucoup trop centré sur lui-même et, de ce fait, n’a plus été considéré comme essentiel par les autorités. Aujourd’hui, l’enjeu se situe au niveau collectif. Je ne parle pas du tout de "socioculturel", mais d’un engagement sans compromis de l’artiste envers son public. L’art doit à nouveau se reconnecter à la société. Emmanuel Macron a dit qu’il fallait "enfourcher le tigre et le domestiquer" et que les artistes devaient retourner dans les écoles. C’est une bonne idée.
 

«L’ignorance et la peur, peuvent conduire à la stigmatisation. C’est le débat que l’on doit mener aujourd’hui.» Paul Dujardin CEO de BOZAR

Vous avez invité les institutions à être solidaires entre elles. Un vœu pieux au moment chacun doit lutter âprement pour sa survie?

 J’espère que cette crise durera assez longtemps pour que cette solidarité s’installe durablement. J’ai demandé à tous mes collaborateurs d’appeler leurs collègues et de faire passer ce message: "N’ayons pas peur des autres et essayons de nous respecter nous-mêmes." Les grandes institutions doivent prendre leur responsabilité et donner un ballon d’oxygène aux lieux plus modestes, comme les théâtres. Avec des restrictions sanitaires terribles, leur rentabilité sera mise à mal. Comment envisager un spectacle ambitieux si on est limité à 50 personnes? Si nous trouvons des créneaux dans nos salles pour leur permettre de répéter, nous pourrons aider un certain nombre d’institutions.
 

Bozar at home: une offre de streaming pour le confinement.

Les arts vivants – la musique, le cinéma, le théâtre, la littérature – sont le cœur battant de Bozar. Comment le ranimer?

 Le département Bozar Music a pris le leadership de "Bozar at home", un superbe développement qui permet de créer des rendez-vous entre les artistes et le public confinés dans leur salon. À présent, nous travaillons sur un protocole sanitaire qui balise la reprise d’activités artistiques sans public, aussi bien pour des répétitions que pour des captations. En littérature, nous lançons une série de rencontres. L’intervieweur sera sur la scène de notre salle Henry Le Bœuf et conversera en direct avec un artiste dans le monde. À côté de cette offre digitale, on travaille sur le concept de "Bozar open air" pour voir comment gérer un événement culturel dans un espace public – par exemple lors de la Fête nationale – sans tomber sous le coup de l’interdiction des festivals. Enfin, nous travaillons sur un protocole pour la reprise des arts de la scène, notamment basé sur les recommandations des plus hautes instances scientifiques allemandes qu’ont déjà acceptées des orchestres comme le Philharmonique de Berlin. Ainsi, nous pourrions placer sur notre grande scène 70 à 75 musiciens tout en leur garantissant la bonne distance de sécurité.
 

"Il faut arrêter la culture individualiste du "génie". Le monde de l’art s’est beaucoup trop centré sur lui-même et, de ce fait, n’a plus été considéré comme essentiel par les autorités."
Paul Dujardin
CEO de Bozar

Le Palais est-il bien équipé en matière de sécurité sanitaire?

 Il est clair que pour la première semaine de réouverture, on sera en "mode hôpital", mais on va pouvoir dépasser cela. J’ai souvent dit que le bâtiment d’Horta était aux antipodes du Guggenheim de Bilbao. Aujourd’hui, je me félicite que nous ayons une multitude d’entrées et de sorties pour gérer les flux de visiteurs. Nous avons la seule salle à l’italienne qui ait une véritable entrée au deuxième balcon. En cumulant tous nos protocoles, pour la sécurité des œuvres d’art, du personnel, les attentats et maintenant la sécurité sanitaire, nous sommes prêts à rouvrir la "ville dans la ville".

>Toutes les expos en cours sont prolongées jusqu’au 21/7: www.bozar.be


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