Profilage de pierre

©© Photo P.Plailly/Reconstitution E.Daynes

Quelques os, quelques indices, beaucoup de recherches et d’expertise, énormément de patience et Elisabeth Daynès fait revenir de l’âge de pierre, et même avant, des hominidés hyperréalistes. Par Cécile Berthaud

Quand ils n’ont plus d’autres ressources pour identifier un cadavre, les criminologues s’en remettent à son crâne et à ses formes. Les mesures introduites dans un logiciel ad hoc font émerger un visage. Elle ne court pas après les criminels, loin de là. Elle est artiste. Et pourtant, Elisabeth Daynès fait de même. Elle part de crânes antédiluviens pour les profiler physiquement: leur redonner un profil, un visage, un corps même. Lucy, Toumaï ou encore l’enfant du Roc-de-Marsal ont repris vie sous ses doigts de sculpteuse. "Reprendre vie", l’expression est abusive, bien sûr, cela dit c’est la plus proche des faits. Les sculptures hyperréalistes et à taille humaine vous laissent croire un instant que vous allez pouvoir engager la conversation avec ces hommes, femmes et enfants du paléolithique.

Il faut cinq mois à une équipe de trois personnes pour achever un hominidé.

Elisabeth Daynès est une sculpteuse française qui s’est spécialisée depuis presque 30 ans dans la reconstitution d’hommes préhistoriques. Ils sont une poignée dans le monde à faire ça. Artiste vedette de cette discipline peu commune, ses œuvres sont commandées par des musées, des expositions ou des instituts d’anthropologie. L’une de ses "Lucy" est ainsi au Field Museum de Chicago, sa Femme de Florès au Musée des Confluences de Lyon, son "Toumaï" figure dans le docu-fiction "Toumaï, le nouvel ancêtre" du Belge Pierre Stine. Du Japon à la Finlande, de l’Indonésie à l’Afrique du Sud en passant par l’Europe et les Etats-Unis, ses hominidés de silicone se sont promenés ou se sont installés.

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Cette reconnaissance internationale est aussi passée par son buste du jeune Toutânkhamon, à la Une du National Geographic dans ses 25 éditions à travers le monde, en 2006. Puis, en 2010, elle reçoit le John J. Lanzendorf PaleoArt Prize (prestigieux prix pour les paléo-artistes), dans la catégorie des œuvres en trois dimensions.

Skills for skulls

Pour arriver à ces résultats saisissants, Elisabeth Daynès ne laisse aucune place au hasard ou à l’interprétation libre. Elle part des faits. Forcément fragmentaires, forcément épars, mais dont elle tire, avec l’aide de la communauté scientifique, le maximum. "Dans toute reconstitution, le point de départ, c’est le crâne, nous dit-elle. À chaque fois, je communique mon crâne à Jean-Noël Vignal, anthropologue médico-légal de la police scientifique. Il peut ainsi définir la famille à laquelle appartient l’individu – il en existe trois: caucasoïde, mongoloïde et sub-saharienne. Et sur base des données anthropométriques et morphologiques, et grâce à un logiciel informatique, il me fournit un tableau des mesures d’épaisseur des tissus du visage (les muscles et la peau)." Alors, sur le moulage en résine du crâne de l’hominidé, elle sculpte avec de l’argile les muscles du visage, respectant les données de l’expert grâce à des allumettes qui servent de marqueurs d’épaisseur. "Ce stade de l’écorché est la première rencontre avec l’individu", souligne-t-elle. Un stade tellement fascinant qu’elle en a fait une exposition propre.

Comme un détective

Pour être proche de la réalité, elle travaille au plus près du crâne, de manière "émaciée" comme elle dit. L’ensemble est ensuite recouvert de silicone, matière qui, actuellement, approche le plus des qualités de la peau: translucide et souple. La peau est alors peinte, les yeux, les dents et les ongles sont posés. Et enfin chaque poil du corps, de la barbe et les cheveux sont implantés un à un… Ce n’est pas pour rien qu’il faut cinq mois à une équipe de trois personnes pour achever un hominidé. "Le plus important pour moi, c’est de montrer de véritables possibles, pas des schémas. Je tiens à la précision du détail pour susciter l’empathie et rendre sensible à la diversité humaine perdue", enchaîne-t-elle.

©© Photo P.Plailly/Reconstitution E.Daynes

Pour assouvir ce souci du détail, Elisabeth Daynès utilise tous les éléments à sa disposition. Des indices qu’elle rassemble "selon les mêmes principes qu’une enquête criminalistique". Estimation de l’âge, du sexe, pathologies éventuelles, environnement de vie, climat, régime alimentaire, faune associée, etc. qu’elle détermine ou évalue à force de dialogue avec les experts: anatomistes, anthropologues, paléopathologistes. "On dresse ainsi une carte d’identité de l’individu que je vais utiliser tout au long de ma reconstitution." Reconstitution qui se fait toujours sur une double base. D’abord les caractères généraux du groupe auquel appartient le fossile, ensuite les aspects particuliers du sujet en question. Même la carnation de la peau et la couleur des yeux sont débattues avec les scientifiques.

Vue d’artiste

Elle rassemble des indices "selon les mêmes principes qu’une enquête criminalistique".

Si elle colle au plus près des données scientifiques actuelles, la sculpteuse a de petites marges d’interprétation. Ainsi, quand aucun indice ne peut suggérer quelle était la couleur des cheveux, elle la choisit. Rousse le plus souvent pour les Néandertaliens. Un moyen pour elle de les adoucir, eux qu’on a imaginés rustres et brutaux. Autre espace qui est sous sa garde: le regard. Qu’elle ne fait pas vague, perdu ou vitreux, bien au contraire. Pour qu’empathie il y ait, et même reconnaissance de "semblables", elle donne à ses hominidés un regard humain, empreint d’une émotion ou d’une qualité: peur, bienveillance, acuité, étonnement, intelligence, etc. On est happé par ses regards, ses visages dans lesquels, oui, on se reconnaît.

Trop beau pour être vrai

©© Photo P.Plailly/Reconstitution E.Daynes

L’artiste est consciente des reproches qui lui sont parfois faits. Ses hominidés ont l’air trop intelligent pour des individus qui, n’ayant pas la parole, ne devaient pas penser, d’après certains. Elisabeth Daynès de répondre: "Mais regardez les faces paisibles, souvent tristes, si riches d’expressions des grands singes actuels… Eux non plus ne parlent pas. Diriez-vous qu’ils ne pensent pas?" (1)

Ses œuvres seraient aussi trop léchées, trop belles, trop éloignées de l’aspect primitif. "Je me défends en m’appuyant sur le monde animal qui se lèche, se toilette ou s’épouille. Alors, pourquoi pas l’homme? Pourquoi faudrait-il que nos ancêtres aient des faces fripées, vulgaires, agressives et des airs ahuris?" (2)

Ancienne maquilleuse

Aux confins entre art et sciences, entre documentation volumineuse et interprétation marginale, Elisabeth Daynès est comme un poisson dans l’eau ou comme Cro-Magnon dans sa grotte de Lascaux. Le travail de la paléo-artiste influence l’œuvre de l’artiste. Sa prochaine exposition, à partir du 8 septembre, sera d’ailleurs consacrée aux visages du futur.

Depuis ses débuts, le visage est au cœur de son travail. Après ses études de peinture et d’arts appliqués en modelage, elle entre au Théâtre national de Lille pour réaliser les masques et les maquillages des comédiens. Pour ça, déjà, elle étudie l’anatomie du visage et se frotte au défi d’imiter la peau. À force, elle apprend à maîtriser résine, silicone, colorants et terre de faïence. Elle ouvre son atelier de sculpture à Paris, à 24 ans. Ses sculptures hyperréalistes sont repérées par… un anthropologue français, Henry de Lumley.

Il la sollicite pour qu’elle crée un groupe d’hominidés ainsi qu’un mammouth pour le musée du Thot (près de Lascaux). "Là, j’ai découvert toute cette collection de crânes d’hominidés. Et comme je travaillais sur les visages, ça m’a enchanté!, raconte-t-elle. Je n’avais pas idée des formes incroyables de ces structures osseuses. Par exemple, il y a un crâne qui ressemble à un crâne de Dark Vador. Une grande partie de notre visage dépend de notre structure osseuse. C’est ce qui m’a fasciné. J’avais envie de savoir quelle tête pouvait avoir ces individus avec des structures osseuses pareilles. À quoi ont-ils ressemblé? À quoi vont-ils ressembler?"

"Sculpter des hypothèses"

À partir de là, les demandes s’enchaînent. Elle se documente via les revues spécialisées, suit les grandes conférences d’anthropologie aux Etats-Unis, rencontre les spécialistes les plus pointus et obtient la confiance de la communauté scientifique (notamment pour avoir accès aux moulages des crânes fossiles). Pour chaque individu, elle enquête, se renseigne, discute avec les experts.

Et quand de nouvelles découvertes scientifiques ont lieu, elle adapte alors ses sculptures. Ce fut le cas avec sa Femme de Florès. Elle l’avait travaillée avec les données du crâne et du torse. Quand celles du bassin et du pied ont été dévoilées, elle a revu son œuvre d’autant que le pied a des mesures qu’on n’imagine pas forcément: 4/5e du mollet.

Comme elle le dit joliment, Elisabeth Daynès sculpte des hypothèses. Et, comme les enquêteurs de police et les criminologues, elle revoit ses hypothèses, ses pistes et ses interprétations dès qu’un nouvel élément est mis à jour.

(1) In "L’identité retrouvée – Les reconstructions anatomiques d’Elisabeth Daynès", ouvrage collectif, 2011. IAC Éditions d’Art, 156 pages, 30 euros. (p.46)

(2) Ibidem. (p.48)

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