Quand l'art africain transcende frontières et identités

©Tadzio

L’Afrique s’impose dans les grandes expositions de cet été. Au Wiels, des artistes nous donnent à voir une génération de créateurs qui transcendent nos conceptions de la géographie et des influences culturelles.

Au premier étage du Wiels, le centre d’art contemporain situé à Forest, la curatrice invitée, Sandrine Colard, nous propose de découvrir huit artistes africaines et africains contemporains. "Cette invitation à Sandrine était assez naturelle. Elle est la directrice artistique de la Biennale de Lubumbashi avec qui nous collaborons", nous raconte Dirk Snauwaert, le directeur du Wiels. Il ne tarit pas d’éloges à l’égard de la docteure belgo-américaine en histoire de l’art qui s’est spécialisée dans l’histoire de la photographie congolaise et réalise avec cette exposition "Multiple Transmissions: Art in the Afropolitan Age", un travail d’une grande intelligence artistique.

"On ne découvre rien"

Et cela démarre avec la jeune (elle est née en 1995) sud-africaine Simnikiwe Buhlungu. Ses deux œuvres vidéos exposées, avec des textes résolument engagés, nous parlent de comment les connaissances sont produites et circulent. "Arrête d’employer le mot découvert. On ne découvre rien", lance une petite fille à une autre dans la vidéo "Vitamin See" (2017). Le jeu avec les mots (et les concepts) sont sa marque de fabrique: dans "Rolling a joint" (2015), on voit des doigts qui roulent un joint pour fumer les pages du scénario "Malcolm X" de Spike Lee.

"On travaille à montrer la mobilité nouvelle des artistes africains." dirk snauwaert directeur du wiels

On est impressionnée par les portraits anachroniques de la botswanienne Pamela Phatsimo Sunstrum qui imposent une nouvelle mythologie composite faite de robes victoriennes et de végétation tropicale; ou par les toiles sur textile de Pélagie Gbaguidi qui réinterprète l’esthétique de la Vierge.

Autre coup de cœur: le travail autour de la lumière et de l’électricité (que l’on retrouve chez de nombreux artistes africains), synonymes d’engagement et de résistance chez le congolais Nelson Makengo. Son projet "Nuit Debout" (2019) s’inspire de ses voyages à Paris et met en images la lutte souterraine des Kinoises et des Kinois contre l’obscurité de leur ville: "Nos congélateurs fonctionneront à nouveau", entend-on. Une ode à la débrouillardise d’une population oubliée par les autorités.

Une nouvelle esthétique, une nouvelle poésie pour le monde

Sur les huit artistes exposés, cinq sont d’anciens résidents du Wiels. "Un engagement depuis 2015, explique Dirk Snauwaert. La décolonisation est dans toutes les bouches. En Belgique, le lien avec le Congo est quasi automatique. On travaille à montrer la mobilité nouvelle des artistes africains."

Cette mobilité, géographique et intellectuelle (pas toujours choisie ou aisée!) a donné lieu à ce concept d’afropolitanisme, qui guide l’exposition. Une vision particulière du monde forgée par les mouvements perpétuels propres à l’histoire des populations et diasporas africaines entre esclavagisme, déplacements forcés, migrations économiques et (post) colonialisme.

exposition

"Multiple Transmissions: Art in the Afropolitan Age"

Note : 4/5

Wiels, jusqu’au 18 août.

 

De ces itinérances est née une nouvelle "esthétique et poétique du monde", une "conscience de l’ici et de l’ailleurs, de la présence du loin dans l’ici et vice-versa", écrit le grand philosophe camerounais Achille Mbembe (à découvrir pour celles et ceux qui voudraient creuser le sujet, il est notamment l’auteur des livres "Écrire l’Afrique-Monde" et de "Critique de la raison nègre").

Cette imbrication dont parle Mbembe est magnifiée dans l’œuvre d’Emekah Ogboh. Ce Nigérian établi à Berlin nous plonge au cœur de la frénésie de Lagos, une des mégapoles du continent, via un vitrail qui nous rappelle les oripeaux de la chrétienté occidentale. Un tour de force spirituel et artistique, une autre des pièces immanquables de cette exposition qui vous sort de vos frontières mentales, et que vous pourrez compléter par "Illusion Brought Me Here" à l’étage supérieur, la première rétrospective en Belgique du mexicain Mario Garcia Torres. De quoi remplir une belle demi-journée d’été.

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