Quand Luc Tuymans croise le pinceau avec James Ensor

©© DACS 2016

À la Royal Academy of Arts de Londres, l’Anversois Luc Tuymans rend un bel hommage à l’un de ses maîtres ostendais… James Ensor.

L’Académie royale, située en face de l’église et non loin du Parc londonien Saint James, se devait un jour de célébrer l’œuvre de… James Ensor, Belge Ostendais certes, mais dont le paternel avouait des origines anglaises…

En quatre salles seulement, mais spacieuses, cette école d’art laisse Luc Tuymans croquer le portrait de son ancêtre artistique, qu’il confie avoir découvert à l’âge de seize ans avec le tableau "L’intrigue": un choc pour le jeune homme d’alors. Ce portrait de famille des masques d’Ensor, ce cortège expressionniste – par les expressions grimaçantes justement, plutôt que par la forme –, trône au centre de la pièce finale.

Mais Tuymans cherche d’abord à faire tomber le masque de l’Ostendais, offrant un condensé de l’œuvre du grand peintre au travers de ses peintures, dessins et gravures. Un résumé par celui qui voit, en son aîné – et qui expose également à la National Portrait Gallery –, un maître de la scénographie et un artiste pour qui l’univers parallèle qu’il décrit est plus authentique que la réalité. Comme Tuymans?

©© DACS 2016

L’expo démontre en tout cas l’art si singulier d’Ensor, au travers notamment d’autoportraits, "au chevalet", par exemple, daté de 1879. Un tableau touchant, embué d’émotion qui le montre dans la posture d’un peintre ancien: Rembrandt? Celui "au chapeau à fleurs" rappelle l’autoportrait de Rubens.

"Le squelette peintre" évoque de suite l’inclination d’Ensor pour le grotesque morbide, le macabre joyeux, dans une sorte de ribambelle de Fête des morts mexicaine ("Squelettes se battant pour un hareng saur"). Si le début est plutôt réaliste et paisible, avec "Une cabine de bain" dans le style de Boudin, un "Salon bourgeois" sagement impressionniste (1879), un "Après-midi à Ostende" plus tachiste, son orientalisme ("Chinoiseries" en 1880) se veut déjà une imitation de la réalité sans que cela soit vraiment elle, un peu comme chez Tuymans d’ailleurs, et est constitué de natures mortes… Surtout lorsqu’un macchabée s’introduit dans le tableau ("Squelette regardant des chinoiseries").

Il n’y a pas que des Ensor dans l’exposition. Cet artiste est confronté à Léon Spillaert, présent avec une merveille atmosphérique: "L’autoportrait au miroir et au chevalet", un tableau vespéral et étourdissant dans la mise en abyme qu’il propose. L’autre Ostendais est encore présent avec un "Portrait d’Andrew Carnegie", immobile, quelconque, accroché face au tableau grouillant de son concitoyen, entre abstraction et expression: "La chute des anges rebelles"…

Le tableau "La raie", prêté par le Musée des Beaux-Arts de Bruxelles, résume parfaitement Ensor: le poisson et son étrange "figure" aux allures de masque, au milieu d’une vanité bigarrée de matières organiques inanimées, révèle l’expression grotesque et grimaçante de la Camarde…

Luc Tuymans cherche à faire tomber le masque de James Ensor.

"Les vents", sorte de paysage en temps de "pets", "Les mauvais médecins" en 1892 et son allure moliéresque, ou "Les cuisiniers dangereux" servant la tête d’Ensor sur un plateau, sont autant de tableaux qui soulignent la verve ironique, l’humour noir – malgré la couleur – d’Ensor, tandis que "Les bains d’Ostende" démontrent la diversité son talent dans cette description naïve de la "Reine des plages".

"Le Bal du rat mort", carnaval de la station balnéaire, participe à ce cortège de masques qui constitue le point d’orgue de l’exposition, malgré un "Adam et Eve chassés du paradis" entre expressionnisme et abstraction, notamment dans "Du rire aux larmes" ou "L’étonnement du masque Wouse" (1889), orientalisant sur ses bords.

Et pourtant, ce sont de vrais masques et un chapeau de Gille qui ponctuent les salles. D’autant plus étonnant que c’est la Flandre qui soutient l’organisation de cette exposition. La raison en est dévoilée dans la dernière salle, où trône une toile intitulée "Gille de Binche" et signée… Luc Tuymans!

Un Tuymans qui s’immisce également dans la collection de dessins (certains rappellent Rops) du maître ostendais qui, c’est rare, signe un dessin politique avec "La grève" en 1888: sous un aspect naïf, il décrit des manifestants combattus et tués par des gendarmes.

Parmi les eaux-fortes, un "Pisseur" à la Hogarth, des "Diables rossant anges et archanges" qui rappellent Bruegel. Dans une étrange mise en abyme, un "Sans titre" de Tuymans, daté de 1976, l’évoque également, qui semble faire, à l’époque, du Ensor en plus abstrait.

Au milieu de ces gravures parfois colorées, il y en a une toute simple, d’un squelette habillé et couché, de 1888, intitulée "Mon portrait en 1960".

Malgré quelques réserves, Luc Tuymans réussit un autre portrait, cinquante ans plus tard, qui montre un Ensor bien plus vivant… que mort.

Exposition

"Intrigue. James Ensor par Luc Tuymans"

Jusqu’au 29 janvier à la Royal Academy of Arts Burlington House, Piccadilly,

Londres, du lundi au dimanche de 10 à 18h, + 4420/7300.8090, tickets@royalacademy.org.uk, www.royalacademy.org.uk

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