interview

"Que la collection reste un espace de liberté"

©JF Hel Guedj

Administrateurs de la Société des amis du musée du Quai Branly, David Lebard et Bernard Debie estiment, à l’occasion de la Brafa 2020, que justice et administration rendent la vie difficile aux collectionneurs d’art premier.

Chef d’entreprises françaises et belges installé à Bruxelles, David Lebard est envoûté par les arts premiers depuis 1998 et Yves-Bernard Debie, avocat belge de collectionneurs européens, depuis plus de vingt ans. Administrateurs de la Société des amis du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, ils livrent la raison d’être du collectionneur, alors que la Brussels Art Fair 2020 bat son plein à Tour & Taxis, jusqu’au 2 février.

Qui est le collectionneur d’art premier?

David Lebard: À l’opposé de l’immédiateté de l’art contemporain, sa collection est un jeu de patience.

Yves-Bernard Debie: En s’appropriant momentanément l’objet, il veut en comprendre le sens et les origines…

D. L.: … et comprendre réclame du temps. L’acquisition est un cheminement. La mèche de l’achat est plus ou moins longue et parfois ne se met jamais à feu. Certains collectionneurs délèguent leurs achats, mais nous sommes l’un et l’autre auteurs de nos choix.

A quel moment peut se poser le risque d’annulations de vente pour restitution?

Y.-B. D.: Les restitutions concernent à ce stade les seules collections publiques, elles ne changent pas son statut juridique et sociétal.

D. L.: Au-delà du bruit de fond, le choix sémantique ("restitutions") clôt d’emblée tout débat et l’opinion juge, un peu vite, qu’il est normal de rendre.

Y.-B. D.: La réforme de 2016 du code français du patrimoine permet au propriétaire d’une collection publique de faire annuler une vente en cas d’origine frauduleuse (à démontrer…). Les principes du droit positif (non-rétroactivité des lois, délais de prescription et acquisition de bonne foi) n’en demeurent pas moins! "Restituer" des biens "mal-acquis" est possible, sous contrôle du juge, sans recours à des pseudo-dépôts de longue durée.

"À l’opposé de l’immédiateté de l’art contemporain la collection d’arts premiers est un jeu de patience."

Comment se porte le marché de l’art premier?

D. L.: Les prix de l’art premier sont sans doute plus volatils que ceux de l’art contemporain – le marché est plus étroit –, bien moins en contexte de crise. Au-delà des inquiétudes actuelles, le marché reste porteur pour les beaux objets, mais il se mondialise, ils se raréfient et les prix suivent.

Y.-B. D.: Les effets d’annonce publics sur fond de repentance sont délétères: en 2019, la Tefaf, la Brafa ou Parcours des Mondes ont vu des ventes excellentes. En 2019, à Nantes, une vente proposait "regalia" du Dahomey et des objets de Centrafrique. À la demande du ministère de la Culture français, les premiers ont été retirés pour que l’ambassade du Bénin les acquière. Le prix (24.000 euros) dissuada les autorités béninoises et un collectif de marchands les a acquis pour le musée de la Récade, qu’ils ont créé à Cotonou. Des activistes ont chahuté la vente, sans effet sur les prix: les lots se sont écoulés en quasi-totalité. N’est-ce pas un bel exemple d’incohérence publique et de réaction du marché?

Ces pièces nous fascinent-elles parce qu’elles nous parviennent vierges du passé?

Y.-B. D.: Les objets qui nous parviennent ont échappé à la destruction après avoir perdu leur utilité rituelle.

D. L.: En 1906, au musée du Trocadéro, Picasso y a vu des objets "agissants". Le collectionneur y trouve un moyen d’échapper à la rationalité occidentale et de renouer avec une dimension chamanique "habitée", similaire à celle des reliquaires de nos églises. Des fétiches songyé vieux de 150 ans étaient "activés" par un Nnanga (sorcier) en vue d’une cérémonie cultuelle. La collection n’est pas un acte de thésaurisation égoïste mais une activité vivante qui ouvre aux autres, à une part d’humanité disparue et un extraordinaire support de pensée.

Y.-B. D.: La démarche muséale française ou italienne juge la collection inaliénable. L’anglo-saxonne ou hollandaise estime normal de revendre pour évoluer. L’inaliénabilité évite les fautes de goût et les effets de mode. La morale de 1890 masquait les œuvres choquantes. La morale de 2020 les renverrait dans leurs pays d’origine? Le célèbre masque Lega, emblème de Tervuren, est montré avec une discrétion honteuse.

Les incontournables de la Brafa Art Fair 2020

Que devient la collection après le collectionneur?

Y.-B. D.: Je ne voudrais pas en laisser le poids à mes enfants: que tout soit vendu de mon vivant. Cette dispersion en assurera d’une certaine façon la pérennité.

D. L.: Nous avons l’avantage du temps, ayant l’un et l’autre commencé tôt sans attendre d’avoir eu des moyens. Plus on collectionne, plus on devient désintéressé et plus on donne. Les collections de Tervuren ou du Quai Branly sont en partie construites sur des dons.

La Belgique est-elle toujours un havre pour les collectionneurs?

Y.-B. D.: Il a longtemps été simple d’importer des objets en Belgique, de les collectionner ou d’en faire commerce. Depuis quelques années, les collectionneurs et les galeries pâtissent d’un durcissement. L’un de mes clients américains, grand collectionneur d’art antique, a vu la sienne saisie: la cour d’appel lui a donné raison, mais cela le fera fuir Bruxelles, comme le marchand à qui il avait confié l’œuvre. Ce marché dynamique alimente les fantasmes de quelques magistrats belges et français sur des trafics inexistants et le financement du terrorisme.

D. L.: L’exigence permanente de traçabilité génère des excès stérilisateurs. Une collection privée doit-elle répondre aux mêmes exigences comptables et administratives qu’une entreprise? Les lois ne le prévoient pas: que la collection reste un espace de liberté dans la sphère privée.

Brafa Air Fair, jusqu’au 2 février à Tour & Taxis, avenue du Port 86, à Bruxelles.

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