Questionner le passé, façonner notre futur

©Little Sun

"2050. Une brève histoire de l’avenir" : Une exposition diptyque, à Bruxelles et à Paris, donne vie à travers l’art aux prévisions de Jacques Attali sur l’avenir du monde. Objectif: 2050!

Quand l’écrivain et économiste français Jacques Attali publia en 2006 son essai "Une brève histoire de l’avenir", le conseiller de Miterrand ne se doutait probablement pas que son texte deviendrait la source de deux expositions d’exception. Organisée en diptyque, "2050. Une brève histoire de l’avenir" se présente cet automne à la fois aux Musées royaux des Beaux Ars de Belgique et au Louvre.

Pour en comprendre le contenu et l’objectif, il est nécessaire de revenir brièvement à son fondement. Dans son ouvrage, Jacques Attali analyse les grandes lignes de l’histoire du monde depuis ses origines afin d’en déduire un certain avenir. On insistera sur le côté conditionnel de ce futur envisagé. S’il dégage des prévisions plutôt décourageantes tirées des leçons du passé, l’auteur ne navigue pas sur la vague défaitiste. Le but, au contraire, est de signaler les points de tangence où nous, hommes et citoyens, avons le pouvoir d’agir si tel est notre volonté pour, finalement, décevoir certaines de ces anticipations. "L’avenir n’est pas déterminé. On peut agir", explique-t-il dans un entretien. Fi de la résignation, place à l’action! Et si cette exposition en était une des premières manifestations?

Si l’histoire de l’art est un miroir de l’histoire du monde, l’artiste en est souvent l’augure.


Matérialisant l’acte littéraire, "2050. Une brève histoire de l’avenir", fait donc appel à l’art et à ceux qui le font (ou l’ont fait) pour symboliser les mouvements (ou vagues) évoqués dans le texte. Aucune œuvre de commande, seulement les créations d’artistes, anciens et contemporains… car si l’histoire de l’art est un miroir de l’histoire du monde, l’artiste en est souvent l’augure, une sorte de prévisionniste naturel en quelque sorte. Comme l’explique Michel Draguet dans la préface du catalogue dans laquelle il compare le prévisionnisme à un sport et un combat contre la cécité, il s’agit de "remonter dans le passé pour prendre de l’élan et sauter ensuite le plus loin possible dans l’avenir."

 Succession de vagues

"2050. Une brève histoire de l’avenir" se divise en deux parties, indépendantes et complémentaires. Quand le Louvre se focalise sur les millénaires passés, les Musées royaux de Belgique abordent le futur de manière plus prospective. Par le biais d’œuvres d’art, chacune des manifestations dévoile les dynamiques fondamentales qui animent notre monde avec en guise d’horizon, cet avenir si proche, 2050!

©Galerie Daniel Templon

À Bruxelles, les visiteurs se voient transportés dans un futur possible au vu de notre passé récent. Une septantaine d’œuvres d’artistes belges et internationaux de l’époque contemporaine ponctuent un parcours respectant chronologiquement les étapes clés perçues ou prédites par Jacques Attali. Elles sont au nombre de huit… et finalement, le résultat de leur succession ne présage pas si mal comme on le verra. La première nous conduit à Los Angeles, le "neuvième cœur" selon Attali, autrement dit la neuvième place hébergeant, depuis les années 80, l’activité économique principale, l’Ordre marchand (avant, il y eut Bruges, Anvers, Londres, New York…). Là, dans ce cœur, est né, entre autres, le microprocesseur, source d’une révolution radicale de notre façon de vivre, de consommer et de percevoir ce qui nous entoure. Sous l’intitulé "Los Angeles et la suprématie américaine", on retrouve des œuvres évoquant l’industrie pétrolière et automobile ("Oil Fields#19ab", d’Edward Burtynsky) et l’agitation urbaine, frénétique et chaotique ("Metropolis II", Chris Burden ou "Mexicalichina", Tracey Snelling), mais aussi l’émergence de l’informatique et de son utilisation contre le système qui l’exploite ("Running Cola is Africa", Masao Kohmura et Kouji Fujino: quand les silhouettes d’un homme et d’une bouteille de Coca-cola fusionnent pour dessiner le continent africain). Significative également, cette utilisation de l’informatique par Charles Csurci et James Shaffer en 1967, qui, pendant la guerre du Vietnam, avec le programme "Random War", simulent le sort aléatoire (vie ou mort) de petits soldats.

L’étape suivante nous conduit à l’actuel déclin de la puissance américaine. C’est l’éclatement du 9e cœur, la naissance d’un nouvel ordre mondial, polycentrique, sous l’impulsion d’autres puissances. L’événement clé: les attentats du 11/09/01, comme une évidence. Images-chocs de l’exposition: le film de Wolfgang Staehle qui, alors qu’il filmait en continu le bas de Manhattan depuis le 6 septembre 2001, a enregistré involontairement les avions percutant les deux tours. Une vidéo, accidentelle, désormais entrée dans l’histoire. Des œuvres "chocs", l’exposition en regorge. Cependant, Pierre-Yves Desaive, commissaire de l’événement, souligne: "Nous souhaitons faire passer un message. Mais nous ne voulons pas trahir les œuvres, leur faire dire ce qu’elles ne disent pas. Cette exposition a pour objectif surtout d’inciter le visiteur à aller voir plus loin."

Hyperdémocratie

 Suivent ensuite les thématiques sur la surconsommation, l’empire du marché et la disparition de la démocratie, la menace écologique, le dépassement de la nature avec la quête de l’immortalité, les hyperconflits… et si, et seulement si, l’humanité survit à tout cela, l’émergence d’une hyperdémocratie. Le tout représenté, évoqué, par des peintures, sculptures, photographies, installations et vidéos, voire jeux vidéo. Pierre-Yves Desaive, à la tête du département des arts digitaux des Musées royaux des Beaux-arts, s’est en effet attaché à montrer un certain nombre d’œuvres numériques, issues du "net art" (art en réseau), un champ d’expérimentation prolifique dont les créations ont malheureusement rarement l’occasion de s’associer aux arts plastiques et d’intégrer les institutions muséales. C’est sans conteste la source de quelques belles surprises de cette exposition: "Net.flag", une interface de Mark Napier, hébergée par le Guggenheim et qui permet de créer de nouveaux drapeaux, ou "They Rule" qui offre la possibilité de retrouver les liens qui unissent un individu donné à certains cercles d’influence, et bien d’autres exemples mis heureusement en évidence dans cette exposition qui ne reflète pas le fatalisme. On y suggère plutôt des pistes de réflexion, idéalement même d’action afin que les "mauvaises choses" n’adviennent pas. L’art, de manière directe ou très métaphorique, a cette faculté de nous ouvrir les yeux. La manière douce? Non, pas toujours, mais ce n’est certes pas un mal.

"2050. Une brève histoire de l’avenir", aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, du 11 septembre 2015 au 24 janvier 2016, www.fine-arts-museum.beau Louvre, du 24 septembre 2015 au 4 janvier 2016, www.expo-2050.be.

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