"Risquons-Tout" au Wiels: le risque, c’est la vie

"Forced Love", six sculptures en chocolat d’Irène Kanga (Congo) ©saskia vanderstichele

Au Wiels, l’exposition-transgression "Risquons-Tout" nous fait toucher des cinq sens ce que sont l’aléatoire et l’innovation. Nous sommes conviés à franchir les frontières et les matières pour une leçon de réel et d’irréel à l’échelle planétaire.

L'année 1848 vit les soulèvements révolutionnaires du "printemps de l’Europe": Paris renverse la Monarchie de Juillet, L’Italie, l’Allemagne et l’Autriche vacillent. Le jeune État belge envoie un détachement de son armée stopper à la frontière, au hameau de Risquons-Tout (près de Mouscron et devenu ensuite repaire de contrebandiers), une "Légion républicaine belge". Ce fut, souligne Dirk Snauwaert, directeur du Wiels, avec un sourire, "la seule victoire de l’histoire de l’armée belge contre une armée française". Réplique (au sens tellurique) de l’exposition "Musée absent" (2017), "Risquons-Tout" se présente comme un labyrinthe qui nous mène du passé vers le futur, de la pensée vers l’impensable, un brassage de perceptions qui transgresse nos frontières. Ce titre choisi dès 2017 se pare d’une ironie éclairante dans notre nouveau monde covidien, avec la clôture de nos frontières physiques et affectives et le retraçage de nos psychismes qui va de pair. Dirk Snauwaert cite volontiers le philosophe allemand Jürgen Habermas, interrogé à propos de la pandémie: "Jamais auparavant nous n’avions compris aussi clairement à quel point nous en savons peu et à quel point il nous faut agir et vivre dans des conditions d’incertitude".

Le temps éphémère mais cardinal d’une exposition, le Wiels crée son propre lieu-dit de contrebandiers. Irit Rogoff, théoricienne de l’art, explique: "La contrebande est un transfert clandestin d’un domaine à un autre, (...) un principe de mouvement, de fluidité et de dissémination qui néglige les frontières." Cette "contrebande" peut-elle être un modèle pour les artistes? La question ne manque pas d’aplomb dans un monde obsédé d’authenticité qui traque les faux: rappelons qu’en art, la vérité n’existe pas, et que le geste du faussaire ne vise que les morts, guère les vivants.

Métaphysique du mélange

Expo

"Risquons-Tout"

 ♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Wiels, Bruxelles

Jusqu'au 10 janvier 2021

Catalogue disponible ici

Avec "Risquons-Tout", 40 artistes morts et vivants excitent nos sens avec leurs objets de contrebande. Si ces "transferts clandestins" manifestent l’impureté, ils partagent tous une autre définition: l’hybridation, une autre forme de franchissement des frontières. Ce qui nous émerveille ici, c’est que nos yeux n’identifient jamais tout à fait ce qu’ils voient, dans ce que les curateurs qualifient de "métaphysique du mélange".

Certaines pièces sont sans appel. Ainsi, "Forced Love", six sculptures en chocolat d’Irène Kanga (Congo), membre du CATPC (Cercle d’art des travailleurs de plantation congolaise), six scènes de viol qui provoquèrent la révolte des Pende en 1931.

Le poème des nombres premiers d’Esther Ferrer (Espagne) forme une série de musiques visuelles des chiffres qui rompt la finitude.

Autre partition, celle de Lubaina Himid (Grande-Bretagne), Turner Prize 2018, et Magda Stawarska-Beavan (Pologne), avec "Blue Grid Test ou Comment sonne le bleu?". Il s'agit de l’une des créations du Wiels, née du mot "bleu", possible déformation d’un terme ancien, belewe, qui signifiait trahir et reflétait l’étrangeté de cette lune supplémentaire propre aux années à treize lunes.

Soulignons enfin que 70% des fonds sont allés à la production et que 19 pièces ont été créées pour "Risquons-Tout".

Trois pièces maîtresses

1. Peter Buggenhout (Belgique) – "The Blind Leading the Blind #48" (2012). Cette pièce semble tombée d’un monde ou d’un temps autres. En fait, elle émane de nous, des rebuts qui nous entourent et que nous ne voulons pas voir, et se dresse, monumentale et faussement écrasante, mélange de carton, de textile, de polystyrène, de ferraille, couverte de poussière "domestique".

Peter Buggenhout (Belgique) – "The Blind Leading the Blind #48" (2012) ©saskia vanderstichele

2. Philippe Van Snick (Belgique) – "(0-9) Number Code" (1982). Disparu en 2019, explore le potentiel de l’aléatoire. Une formule anglaise ("The writing is on the wall", ou "c’est écrit sur le mur") évoque un mauvais augure. L’écriture en fil de fer de van Snick n’augure rien: elle se déploie dans l’espace comme les notes asymétriques d’un John Cage.

Philippe Van Snick (Belgique) – "(0-9) Number Code" (1982)

3. Avec "Wonders of the Moon. A Thousand Years of Sleepwalking", l’Iranienne berlino-bruxelloise Sina Seifee nous conduit loin à l’extérieur et en notre intérieur, avec ce cône de vidéo-curiosités remontées du monde indo-persan (lune coupée en deux, puits sans fond sur la montagne, tombe parlante…) traversant l’obscurité, "vecteurs de dévotion et de déviation".

Sina Seifee (Iran), "Wonders of the Moon. A Thousand Years of Sleepwalking"

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