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Rodin à Mons: corps et âme

©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Le Musée des Beaux-Arts de Mons allie 200 sculptures et dessins rarement vus d’Auguste Rodin à 23 pièces de Berlinde de Bruyckere, sculptrice belge majeure.

"Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau", écrivait Paul Valéry. Rodin sublime la profondeur de cette peau de bronze, métal dont il aime la précision et la chaleur. Pour rendre visible, sensible, tactile, cette peau de bronze, il faut connaître l’invisible, les os et les muscles. De toutes les visions auxquelles nous convie le musée de Mons, la "Martyre", tout à l’abandon, a cette profondeur insondable.

Avec "Rodin: une Renaissance moderne", le poids du corps se dévoile d’abord à travers ses dessins… et la Belgique. À l’École de dessin et de mathématiques, dite "Petite École", "il apprend à dessiner de mémoire, sans baisser les yeux sur la feuille", explique Antoinette Le Normand-Romain, directrice honoraire de l’Institut National d’Histoire de l’Art, qui fut conservatrice au Musée d’Orsay.

Ralph Vankrinkelveldt | Be Culture - Visite de l'expo Rodin à Mons | CAP

Fuyant Paris envahie en 1871 par le Reich, Rodin ouvre un atelier à Ixelles, expose à Bruxelles, à Gand et à Anvers, où il est ébloui par Rubens. La seconde salle nous révèle les commandes de cette période, mais aussi les innombrables études de corps d’enfants, chérubins exécutés avec une "rapidité étourdissante", et l’influence de Michel-Ange.

Ces sept années belges (1871-1877) le relancent. Retour à Paris. Après les deux salles introductives, nous découvrons notamment son buste de Saint-Jean-Baptiste acheté en 1880 par le docteur Jules Lequime, collectionneur belge, qui lui écrira: "J’avais été le témoin des critiques stupides et malveillantes dont vous aviez été l’objet et j’eus néanmoins le courage de vous commander le bronze du Saint-Jean […]. Vous m’écrivîtes à cette époque que j’étais votre premier acheteur sérieux."

Cette même année 1880, il est chargé d’exécuter la "Porte de l’Enfer", inspirée de "La Divine Comédie". Le fameux "Penseur" en fait partie (celui présenté ici fut fondu pour les Musées Royaux en 1899). Pourquoi est-il nu? "Le penseur, c’est le poète, Dante, Hugo, Baudelaire, admirés de Rodin. Un costume l’aurait daté: il le voulait intemporel", explique la curatrice.

Chez Rodin, le corps accidenté, partiellement restitué, a une force décuplée. ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Puissance et incertitude

Le Rodin précurseur du XXe siècle apparaît aux années charnières de l’art européen, avec les expositions de Genève (1896), Bruxelles (1899) et Paris (1900), et à Londres en juillet 1914, celle de la comtesse Greffulhe (qui inspira à Proust le personnage de la duchesse de Guermantes dans la "Recherche du temps perdu"). Parmi les prêts rares de grands musées, une œuvre de "rupture" (dans tous les sens du terme) incarne cette charnière: "La Grosse Femme accroupie à masque d’Iris" (un prêt du Victoria & Albert Museum de Londres). Dans cette sculpture-assemblage, le corps accidenté, partiellement restitué, a une force décuplée.

Il faut aller à Mons, au Musée des Beaux-Arts modernisé, découvrir cette exposition unique, ancrée dans l’histoire de la Belgique, et qui ne voyagera pas.

"Ces corps de Rodin ont dérouté ses contemporains", rappelle Antoinette Le Normand-Romain, tant ils allient puissance et incertitude. Le geste abrégé, la matière retranchée rendent l’émotion incertaine. Ainsi, la "Martyre" si troublante déjà évoquée, couchée, renversée en arrière, a cette posture évocatrice de violence depuis l’Antiquité. Pourtant, elle ne présente aucun signe de sévices: ce corps est-il souffrant, désirant, assouvi? Il évoque un autre "supplice", chanté par Baudelaire dans "Les Fleurs du mal"): "Sur le lit, le tronc nu sans scrupules étale / Dans le plus complet abandon / La secrète splendeur et la beauté fatale / Dont la nature lui fit don".

Rodin dialogue avec les Du Broeucq de Sainte-Waudru. ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Dans une triple vitrine poignante, ce trouble nous mène à l’intimité de Rodin: le "Masque de Camille Claudel", sculpté par Rodin, encadré de son "Assemblage de deux mains", "abattis" puissants à la "légèreté d’un vol de papillon", et d’un "Amour et Psyché". C’est l’union terrible de Rodin avec Camille Claudel, sculptrice, sœur de Paul, poète et dramaturge de génie, qui finira internée.

La dernière salle des sculptures, où trônent des œuvres comme la "Voix Intérieure", (autre prêt majeur du V&A Museum) le montre attaché aux "signes du hasard", comme le dit Antoinette Le Normand-Romain. En un sens, sa main s’efface et "c’est l’esprit qui modèle la forme".

Mariage des siècles

Après les 5 sculptures de Berlinde de Bruyckere en réponse à Rodin, une ample salle marie leurs dessins. Christina Buley-Uribe, spécialiste de son œuvre dessinée, remarque: "Dans ses nus tardifs, la technique acquise à la 'Petite École', sans regarder la feuille, devient une transcription sismographique du corps", telle une écriture automatique.

Saisissante Berlinde De Bruykere, qui se dit très influencée par Rodin. ©ANTONIN WEBER / HANS LUCAS

Xavier Roland, directeur du musée, s’extasie avec raison: quelques traits, deux touffes noires, chevelure et toison, un lavis d’encre mauve "presque pop", se frottent aux corps fléchis de Berlinde de Bruyckere. Dans sa sculpture, "Romeu 'my deer' IV", la peau paraît meurtrie, et le dessin éponyme suggère la douleur: le corps plié, la couleur rouge sang. Elles font écho à des aquarelles de Rodin où les cheveux, comme ensanglantés, s’écoulent sur une flaque d’aquarelle brune. Le siècle qui les sépare semble aboli.

En contrepoint, Pierre Muylle, commissaire de ce volet, achève le montage des trois "Archanges" en bronze et en plomb de la sculptrice gantoise dans la collégiale Sainte-Waudru, en dialogue muet avec les sculptures de Jacques Du Broeucq, artiste de Renaissance que Rodin étudia. De ses "Archanges", Berlinde de Bruyckere nous disait en 2023: "On les croit éteints, mais la posture couchée n’est pas synonyme de trépas". Où l’on voit qu’elle partage avec le maître du "Penseur" cette ambiguïté du corps synonyme de liberté.

Il faut aller à Mons, au Musée des Beaux-Arts modernisé, découvrir cette exposition unique, ancrée dans l’histoire de la Belgique, qui ne voyagera pas.

EXPOSITION

"Rodin. Une Renaissance moderne"

Auguste Rodin et Berlinde De Bruykere

Commissaire: Antoinette Le Normand-Romain et Christina Buley-Uribe. Commissaire pour Berlinde De Bruyckere: Pierre Muylle

Jusqu'au 18 août 2024

Musée des Beaux-Arts de Mons

Rue Neuve 8, 7000 Mons

Note de L'Echo:

Camille Claudel vs Auguste Rodin | Duels d'Histoire | ARTE
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