Roger Raveel, libre de nature

Roger Raveel, "Présence verte dans un espace bleu", 1958, Collection de la Province de Flandre orientale/Musée Roger Raveel ©Raveel – MDM

Célébrant le centenaire de sa naissance, une rétrospective à Bozar déploie le regard méthodique et ludique de Roger Raveel, ce grand peintre trop méconnu hors de Belgique et des Pays-Bas.

Franz Wilhelm Kaiser, commissaire de l’exposition, souligne combien Roger Raveel a toujours cherché à affirmer sa singularité, à distance des courants et des écoles. Cela ne l’a pas empêché d’être éminemment sociable, lui qui fut lié à Karel Appel et Corneille, deux membres de CoBrA. Après sa naissance biologique en 1921, son autre naissance artistique survint en 1948, avec l’invention de son réalisme propre.

Premier trait de caractère étonnant de ce peintre, dans un monde d’après-guerre où l’art s’internationalise (l’Américaine Peggy Guggenheim franchit l’Atlantique), Raveel reste ancré dans son village de la vallée de la Lys. Au fil des périodes de son œuvre, que le parcours en salles thématiques restitue parfaitement, il accomplit cette prouesse qui nous le rend si proche: peindre son univers immédiat, la géométrie d’un voisinage, avec ses clôtures et poteaux en béton, une nature qu’il observe à la loupe de son regard. "Mondrian peint ce qu’il pense, je peins ce que je vois", disait Raveel.

"Mondrian peint ce qu’il pense, je peins ce que je vois."
Roger Raveel (1921-2013)
Peintre

Sans visage et sans tête

Et, comme tout être humain moderne, l’un des objets sur lequel se pose souvent son regard, c’est son visage. Dès 1946, il se livre à l’autoportrait. Il creuse cette veine et, peu à peu, l’essence même de l’autoportrait, le visage, disparaît. En 1951, c’est l’"Autoportrait absent". En 1952, l’"Autoportrait à la cigarette", où les traits deviennent imperceptibles, discrètes incisions dans la "peau" de la toile. Dans "L’homme avec fil de fer au jardin" (1952-1953), le visage du personnage sera même remplacé, habité par un damier de couleurs à la Piet Mondrian (encore lui). Raveel, ce réaliste, ira donc plus loin dans les emprunts à l’abstraction, dont le peintre néerlandais était l’un des pionniers, en affirmant une sorte de dépossession d’identité. Dès 1946, il peint un homme qui retourne le sol, puis en 1956, son propre père ("Paysan se creusant la tête"), qui n’ont plus de tête.

À gauche, "L’homme avec fil de fer au jardin" (1952-1953), exposé actuellement à Bozar. ©BELGA

Par intervalles, Raveel éprouve le besoin d’un retour à la nature. "En 1953/1954, je me suis demandé si j’avais assez de contacts avec la nature. Je dois avoir senti que mon art avait besoin d’un bain dans la réalité (...). J’ai recommencé à peindre en plein air (...), à regarder la vie." Mais ce retour est un saut de cabri, un jeu méditatif: les œuvres qu’il génère n’ont rien de naturel. C’est ainsi qu’il peint sa série de carrés, qui flottent dans son univers naturel (carré pour ainsi dire absent de cette même nature, où c’est l’homme qui l’a introduit). En 1962, ses carrés de "Magie Blanche" sont à la fois des feuilles, des cadres voilés, posés sur un mur ou au bord d’une herbe devenues des mouvements de couleurs abstraites. Raveel réussit là un grand écart, ouvrant avec légèreté sa toile sur un siècle de peinture, des "Nymphéas" de Monet au carré blanc suprématiste de Malevitch pour aller tendre le pinceau à un Rothko.

Expo

"Roger Raveel. Une rétrospective"

Bozar, Bruxelles,

jusqu’au 21 juillet 2021.

Note de L'Echo: 4/5

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