Somptueuse rétrospective de Georgia O'Keeffe

©2016 Georgia O'Keeffe Museum/ DACS, London

La rétrospective que la Tate Modern consacre à Georgia O’Keeffe montre que l’œuvre de l’une des principales peintres féminines que le monde ait connues ne se limite pas aux fleurs et aux vagins.

"Lorsque les gens voient des symboles érotiques dans mes œuvres, en réalité, c’est leur problème", a un jour déclaré l’artiste américaine Georgia O’Keeffe (1887-1986) dans une tentative de rectifier son étiquette de "peintre de vagins". Elle n’y a jamais totalement réussi. Trente ans après sa disparition, la Tate Modern lui offre cette nouvelle possibilité – plus que méritée – avec une vaste rétrospective.

44,4 millions $
La toile "Jimson Weed/White Flower No. 1" d’O’Keeffe s’est vendue pour 44,4 millions de dollars au cours d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s en 2014, soit le montant le plus élevé pour une toile d’une femme peintre.

C’est la haute saison touristique et cette exposition "blockbuster" des œuvres d’une femme dont les tableaux de fleurs ornent des milliers de salons, attire les foules. La première salle qui accueille les visiteurs est quasiment oppressante. Ce sentiment est encore renforcé par la mise en scène: la salle est peinte en gris foncé et dépourvue de lumière naturelle. Des rideaux gris sont tendus de la hauteur des hanches jusqu’au sol. Aux murs pendent quelques œuvres sur papier au fusain en noir et blanc, en majorité des formes géométriques abstraites.

Cet espace représente la galerie d’Alfred Stieglitz, qui fut le premier à exposer les travaux d’O’Keeffe en 1916 et 1917. Grâce à une amie d’O’Keeffe, qui lui avait recommandé de contacter Stieglitz. Cette amie avait raison: en noir et blanc, le talent de l’ancienne professeur d’art est incontestable. La salle accueille également quelques aquarelles riches en couleurs, dans lesquelles O’Keeffe évoque les paysages somptueux de Virginie et du Texas. Ce sont surtout ces toiles – premières ébauches de ce qu’allaient devenir ses paysages – qui constituent le pilier de son œuvre.

Splendeur

©The J. Paul Getty Museum

La première exposition d’O’Keeffe a également marqué le début d’une longue histoire d’amour entre le galeriste Alfred Stieglitz et l’artiste peintre. En 1918, elle déménage à New York pour vivre près de lui. Elle est fascinée par les gratte-ciel et le fleuve Hudson, perdu dans les fumées et le brouillard, avec ses énormes navires. De préférence sous un clair de lune inquiétant.

Mais la ville devient vite ennuyeuse alors que c’est précisément la nature qu’O’Keeffe peint avec tant de talent. Ils quittent New York. Salle après salle, le spectateur déménage avec le couple, heureusement, avec de la lumière naturelle, indispensable pour apprécier les nombreuses nuances de la palette d’O’Keeffe.

Le couple commence par s’installer dans une maison de campagne près du Lake George, dans le nord-est des Etats-Unis. Là-bas, selon la peintre, les forêts vertes sont presque trop belles pour être vraies. Ceux qui regardent le petit tableau "Pool in the Woods" (1922), en seront convaincus: une montagne, de l’eau, l’horizon, le ciel et les reflets se mélangent harmonieusement, la peinture respire la fraîcheur de l’air.

Durant ces années, la peintre a aussi réalisé des gros plans de coquillages, d’algues, de feuilles et d’arbres qu’elle trouvait dans la région. C’étaient des exercices d’abstraction. Elle semble nous dire qu’il est possible d’entrevoir la grandeur de la nature, que ce soit au travers des grands espaces et des lacs ou dans la ligne d’une coquille. Plus tard, elle réalisera le même travail avec des fleurs, ce qui la rendra mondialement célèbre.

Crânes d’animaux

Une douzaine de fleurs de lys, de coquelicots, d’iris, de bégonias blancs, et peut-être aussi quelques poires, figues et aubergines. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui y voient des phallus miniatures et des représentations de vulves. Ce qui avait le don d’agacer O’Keeffe qui détestait ces interprétations sexuelles de son travail. En particulier si l’on songe qu’elle devait cette réputation à son propre mari. Car c’est en réalité Stieglitz qui projetait son obsession freudienne sur le travail de sa femme et faisait allusion au sexe féminin dans les catalogues d’exposition.

Pour tenter de se débarrasser de cette étiquette, O’Keeffe se lance dans des œuvres plus réalistes après avoir déménagé au Nouveau Mexique en 1929. Mais ses paysages beiges-bruns et ses maisons de terre se révèlent assez plats, sans beaucoup de recherche et de tension. Son travail devient plus intéressant lorsqu’elle se penche sur les crânes d’animaux et les paysages rouges-bruns.

Ce n’est que plus tard, lorsque l’artiste revient à la peinture abstraite, que ses toiles nous laissent à nouveau sans voix, représentant le bouquet final, à la fois de sa carrière et de cette exposition. Il suffit de penser à "Pelvis Series" (huile sur toile, 1947), où elle peint un squelette de manière abstraite en zoomant sur le ciel bleu visible à l’arrière-plan. Ou des nuages, vus d’avion, comme un lit de ouate, ou encore un étang rempli de blocs de glace dans "Sky above the Clouds III" (1963).

C’est dans de tels moments qu’O’Keeffe nous montre son vrai talent, en d’autres mots, sa riche palette de couleurs et de nuances, des "close-ups" surprenants, et last but not least, son amour jamais démenti de la nature, magnifique dans tous ses détails. "Personne ne voit vraiment ce qu’est une fleur, c’est si petit, nous n’avons pas le temps de nous y arrêter, écrit-elle. Pour la voir, il faut prendre le temps. Je vais peindre de grandes fleurs et les gens seront surpris par le temps qu’ils prennent pour les découvrir."

©2016 Georgia O'Keeffe Museum/ DACS, London.


Georgia O’Keeffe, jusqu’au 30 octobre à la Tate Modern à Londres. Le ticket Eurostar donne droit à deux entrées de musées – dont la Tate Modern – pour le prix d’un seul.

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