Sous les yeux noirs d'Adel Abdessemed

©Adel Abdessemed

La Figure | Enfant terrible de l’art contemporain, le plasticien franco-algérien s’expose dès dimanche et pour 3 mois au MAC’s du Grand Hornu. Rencontre avec un artiste qui passe les images de notre temps à la moulinette, pour mieux interroger les travers violents des hommes.

Septembre 2012. Sur la place qui fait face au Centre Pompidou, une statue en bronze rejoue un coup de boule "historique". Sans doute bien le seul à mériter, à ce jour, un titre aussi absurde. Il s’agit évidemment de celui administré par Zidane à Materazzi, le 9 juillet 2006. Un tremblement de terre pour nos voisins français. Un choc esthétique pour Adel Abdessemed, qui racontera quelques années plus tard avoir eu l’impression de recevoir ce coup directement au travers de sa télévision.

©Adel Abdessemed

Si l’on prend la peine de revenir sur l’épisode "coup-de-boulesque" en question, c’est parce que la reconstitution mégalo – coulée sur 5 mètres de bronze, tout de même – de ce choc frontal est l’une des illustrations les plus célèbres et criantes du travail d’un plasticien, qui a fait de la distribution de coups-de-poing artistiques sa spécialité.

Adel Abdessemed a quitté son Algérie natale en 1994 et vit aujourd’hui à Paris avec sa famille. Dans l’atelier du XVe où nous reçoit l’artiste protégé de François Pinault, les maquettes de ses futures expositions au MAC de Lyon mais surtout au MAC’s du Grand Hornu sont encore éparpillées aux quatre coins de la pièce. L’exposition que l’artiste s’apprête à dévoiler en terres boraines s’appelle "Otchie Tchiornie". Un titre qui signifie "Les yeux noirs". "C’est une chanson tsigane très vieille. Extraordinaire, car elle parle d’amour et est chantée par les Chœurs de l’Armée Rouge, nous apprend l’artiste au regard malicieux. Vous savez, même le pouvoir, très rationnel, a besoin d’amour."

Les notions de violence et de pouvoir sont récurrentes dans l’art d’Abdessemed. Des thèmes qui se transforment tantôt en carcasses de voitures calcinées (dans l’œuvre "Practice zero tolerance", 2006), en épaves entremêlées d’avions flasques ("Telle mère, tel fils", 2008) ou encore en sculpture de ce pigeon kamikaze ("Bristow", 2016, exposée au MAC’s), reposant tranquillement sur un banc public bardé d’explosifs.

Moi, je suis par définition un dieu ignorant. Je pense avoir fait de nombreuses œuvres dans lesquelles je mets tout contre tout et où je me suis même fait piéger par moi-même.
Adel Abdessemed

Mais les yeux noirs qui nous intéressent ici font aussi référence au charbon que l’on collectait autrefois autour du Grand Hornu. Un matériau qui sert de matière première à l’une des œuvres qui sera exposée au MAC’s, représentant 27 chanteurs de l’armée rouge qui ont péri dans un crash d’un Tupolev russe en Syrie. Le choix de la texture n’a rien d’anodin. "Je me définis, peut-être prétentieusement, comme un artiste des profondeurs, affirme Abdessemed dans un français parfois déconstruit mais toujours assuré. Je descends dans les enfers. Je me promène parfois là-bas. Quand je ne trouve pas, j’essaye de m’appuyer non pas sur un prince ou une principauté, comme disait Machiavel, mais sur un poète, sur un compositeur, un artiste, un confrère ou quelque chose comme ça."

"La peur, notre plus grand problème"

Adepte de ce genre de formules sinueuses – en référence ici à son goût prononcé pour... la référence –, mais jamais avare non plus d’affirmations tranchées, Adel Abdessemed n’aura franchement pas volé la comparaison avec un chat, ne faisant mine de se laisser amadouer que pour mieux se retourner d’un coup brusque et bondir dans la direction opposée, toutes griffes dehors.

©Gilles Bensimon

Son slogan, martelé sans relâche? "À l’attaque!" À l’attaque de quoi, au juste? À l’affût de l’humanité, c’est d’images et de sensations fortes dont se nourrit l’artiste, pour mieux les prendre d’assaut, qu’elles soient personnelles ou universelles, actuelles ou historiques, religieuses ou profanes. "Comme Zidane, dont j’ai reçu le coup à travers l’écran et que j’ai fait quelques années plus tard. Cette actualité, ces bombardements, cette agressivité du monde… À un moment, elle me hante et je dois m’en débarrasser. Et pour cela, je dois prendre tous les risques qu’il faut."

Le goût du risque, allié à celui de la provocation, prend parfois des proportions dantesques chez Abdessemed. Comme lorsqu’il expose une grande barque comme celles qui sillonnent actuellement la Méditerranée et qu’il la remplit de sacs poubelles à la place de migrants ("Hope", 2012), ou encore quand il filme la mise à mort d’un cheval ou d’un bœuf ("Don’t trust me", 2008) – une œuvre dure qui lui vaudra la vindicte de militants de la cause animale. La violence des moyens employés pour parler de la condition humaine, l’auteur des œuvres la justifie néanmoins par les propos forts qu’il entend faire passer. "Nous sommes nés comme des animaux et nous sommes constamment en alerte, observe-t-il. On vit dans la peur. C’est trop. La peur de tout, c’est ça, je crois, notre problème aujourd’hui."

Cris et fracas

Est-ce si surprenant que le clivant plasticien se soit attiré, outre de la reconnaissance, quelques âpres critiques, lui reprochant parfois la folie des grandeurs qu’on reproche aux Jeff Koens et autres Damien Hirst? La vision de l’artiste que nous expose Abdessemed n’est jamais très loin de celle d’un démiurge. "Moi, je suis par définition un dieu ignorant", dit-il d’ailleurs. Un démiurge possédant la sagesse d’admettre ses faiblesses, de s’en amuser et même de s’en servir pour mieux triompher, tel un judoka en déséquilibre. "Je pense avoir fait de nombreuses œuvres dans lesquelles je mets tout contre tout et où je me suis même fait piéger par moi-même. Chez moi, le petit pion peut manger une grosse pièce."

©Adel Abdessemed

Y a-t-il de la foi derrière cela? C’est compliqué. "Je ne suis pas catholique, je ne suis pas religieux. Mais je suis peut-être travaillé, à force de lectures sacrées…", concède-t-il. Dans un entretien avec le sémiologue Pier Luigi Tazzi, paru en 2012 chez Actes Sud, il s’amusait déjà des signes qui l’auraient prédestiné à la croyance. "Je suis né à Constantine d’une mère musulmane, dans une maison juive, et avec des sœurs chrétiennes comme sages-femmes. Ce jour-là, je pense avoir rassemblé les dieux du monothéisme", pouvait-on lire dans l’une des rares références de l’artiste à son pays natal, qu’il a quitté en 1994 après l’assassinat du directeur de son école d’art par des terroristes.

L’Algérie d’Abdessemed, où l’histoire a pourtant généré son lot d’images fortes, semble absente de son œuvre. On tentera bien de s’aventurer sur le rapport qu’entretient l’artiste avec ses origines, mais on le paiera cher. "J’ai quitté mon pays, j’ai quitté ma maison, j’ai quitté ma famille", se mettra-t-il alors à chanter, flairant l’affaire. Puis, écourtant sèchement sa réinterprétation d’Enrico Macias, il éclatera de rire. "Arrête, on ne va pas pleurer."

Tout sourire de lire le succès de sa parade dans nos yeux médusés, le félin semble déjà bondir vers ses conquêtes futures, faites de cris et de fracas artistiques. Un fracas encore capable d’ébranler le monde, à l’heure où l’indignation est déjà permanente? "Si l’art a la capacité de trouver de nouvelles images, alors oui. Mais il faut les trouver, ne pas les répéter. Les souffrances et les violences sont toujours les mêmes, non? C’est toujours le plus fort qui veut manger ou dominer le faible. Mais je pense qu’on peut les trouver (ces images, NDLR.). C’est notre mission d’artiste."

Otchi Tchiornie, au MAC’s du Grand Hornu, du 4 mars au 3 juin 2018. www.mac-s.be

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