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Spoliations des biens juifs, une histoire sans fin

Vue de l'exposition "Afterlives". ©Steven Paneccasio

Picasso, Matisse, Cézanne, Chagall… Ils sont tous là, miraculeusement rescapés du pillage industriel organisé par les nazis, dans "Afterlives: retrouver les histoires perdues de l’art pillé", l’expo du Musée juif de New York.

Avec 53 œuvres d'art, 80 objets rituels juifs provenant de synagogues détruites, des photographies et documents d'archives, lexposition, bien que petite, offre une fenêtre sur lampleur du pillage nazi. L’histoire de la survie de ces objets, et leur cheminement depuis, sont autant de témoignages de résistance face aux tentatives d’effacement culturel.

Pendant l’Occupation, la Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), organe nazi chargé de la confiscation des biens, réquisitionne le musée du Jeu de Paume à Paris, pour y stocker les œuvres spoliées d'artistes et collectionneurs juifs. Chaque entrée et sortie est méticuleusement consignée par la résistante et conservatrice Rose Valland, dont le travail d’inventaire permettra à la Libération d’entamer la quête de ces pièces volées.

Entre 1940 et 1944, on estime que 22.000 œuvres sont passées par le Jeu de Paume, dont deux tableaux d’Henri Matisse, réunis aujourd’hui dans le musée de la 5e avenue: «Femme en jaune et bleu, à la guitare» et «Les Marguerites».

Vue de l'exposition "Afterlives". ©Steven Paneccasio

Göring, pilleur en chef

En 1940, les nazis dérobent ces deux toiles au galeriste juif Paul Rosenberg. Lorsqu’il fuit aux États-Unis, Rosenberg place une partie de sa collection dans un coffre-fort à Bordeaux, que les nazis pillent. Les deux Matisse transitent ensuite au Jeu de Paume où «Femme en jaune et bleu, à la guitare» est sélectionnée par Hermann Göring, bras droit dHitler et pilleur dart notoire, pour sa collection personnelle. Le second tableau restera en France.

Restituées séparément à Rosenberg après la guerre, les deux œuvres se retrouvent finalement ensemble aujourd’hui à l’Art Institute de Chicago. L’histoire de leur réunion ne s’arrête pas là: en août 1944, le fils de Paul Rosenberg, Alexandre, qui avait rejoint les Forces Françaises Libres, participe à la libération dun train contenant des œuvres spoliées… dont des dizaines appartenant à la collection de son père.

«Nous avons construit cette exposition autour d'un certain nombre de sites physiques où des œuvres d’art pillées ont transité pendant et après la guerre, y compris dans des dépôts de stockage nazis et des points de collecte alliés», explique Sam Sackeroff, conservateur adjoint de l’exposition. «Lorsque vous regardez un groupe de peintures dans la galerie, vous savez que ces œuvres ont été exposées ensemble auparavant, dans un autre moment de leur histoire mouvementée. Parfois, vous avez presque l'impression que les œuvres portent la marque de ce passé, des risques et dangers auxquels elles ont été confrontées et, plus important encore, le risque et le danger auxquels étaient confrontés les hommes et les femmes qui les possédaient.»

Vue de l'exposition "Afterlives". ©Steven Paneccasio

Führermuseum

Des œuvres exposées, certaines étaient destinées au hrermuseum, un projet de musée à Linz en Autriche, imaginé par Adolf Hitler en son honneur, dont «Bataille sur le Pont» de Claude Lorrain, vendue sous la contrainte. D’autres ont été vendues, pour enrichir le Troisième Reich. Dautres encore, considérées comme «dégénérées», détruites.

L’exposition intègre aussi des œuvres créées par des artistes juifs alors qu’ils étaient dans des camps de concentrations, autres témoignages poignants du rôle de l’art dans l’adversité; et le regard de quatre artistes contemporains sur la résonance actuelle de la question de la spoliation.

«Dans certains cas, il y a eu un manque de volonté de la part des propriétaires actuels des œuvres pillées, même si heureusement cela est sans doute en train de changer.»
Sam Sackeroff
Commissaire-adjoint

Car «Afterlives» rappelle également en filigranes que la spoliation des œuvres est un sujet loin d’être clos. «Nus dans un paysage», de Max Pechstein, volé dans l'appartement parisien du banquier et collectionneur juif allemand Hugo Simon, n’a été retrouvé qu’en 1966 dans les caves du Palais de Tokyo. En juillet 2021, la peinture a finalement été remise par le gouvernement français aux descendants de Simon.

«Dans certains cas, il y a eu un manque de volonté de la part des propriétaires actuels des œuvres pillées, même si heureusement cela est sans doute en train de changer», analyse Sackeroff. «Dans d'autres cas, une œuvre d'art peut avoir été vendue sous la contrainte pendant la guerre. Bien qu'il s'agisse d'une forme de dépossession forcée et un motif de restitution, il peut souvent être beaucoup plus difficile à prouver que d'autres types de vol et cela peut également entraîner des complications.”

La toile cubiste exposée «Composition», du peintre juif Fédor Löwenstein, faisait partie d'une vingtaine de peintures que l’artiste avait tenté d’envoyer aux États-Unis en 1940. Interceptée par les nazis puis miraculeusement épargnée, elle fut longtemps oubliée après la guerre dans les sous-sols du Louvre.  Récemment, les ayants droits ont été retrouvés. Le processus de restitution est toujours en cours, près de huit décennies après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Exposition

«Afterlives: Recovering
the Lost Stories of Looted Art»

Jusqu’au 9 janvier 2022. Au Musée Juif de New York: thejewishmuseum.org

Note de L'Echo: 5/5

https://www.youtube.com/watch?v=7_mVZNCnsD4

Michel Draguet: "La recherche de provenance devient une véritable mission"

En contrepoint du Musée Juif de New York, les Musées Royaux ouvriront mi-décembre une salle dédiée aux spoliations. Leur directeur en précise la démarche.

Des juristes comme la Française Corinne Hershkovitch, estiment que nombre de spoliations restent à dévoiler, en France et en Belgique, dossiers souvent liés car à la Libération, les autorités françaises géraient les dossiers belges. Voyez-vous une recrudescence de ces dossiers?

Je ne le constate pas, mais c’est toute la question de ces recherches de provenance, sujet que n’avait pas couvert la Commission Buysse (créée en 1997 pour étudier la spoliation des biens juifs en Belgique et dont le rapport final a été remis au Gouvernement le 12 juillet 2001, NDLR). On connaît des cas fameux, comme celui d’un Khnopff de la famille Philippson, jamais retrouvé. Nous menons ce travail en partenariat universitaire, dans le cadre de Belspo (la Politique scientifique fédérale belge), recherche financée sur quatre ans, au terme desquels les résultats seront sans doute publiés. Idéalement, cela devrait permettre notamment de se pencher sur les ventes des salles publiques pendant la Seconde Guerre mondiale, comme celle du Palais des Beaux-Arts.

Les Alliés ont défini le cadre juridique du crime contre l’humanité. Les biens spoliés entrent dans ce cadre (c’est ce qui distingue les spoliations des restitutions, que certains assimilent un peu trop vite). Il convient de distinguer: les restitutions ne s’inscrivent pas dans ce cadre. Il n’y a pas eu de procès de Nuremberg du colonialisme. Ce cadre juridique plus problématique rend le sujet plus épineux que celui des spoliations, principalement intra-européennes.

Que comportera cette salle didactique?

Les Musées Royaux répondront au besoin de clarté. Cette salle exposera l’histoire des œuvres problématiques, leur statut sous l’Occupation, les enjeux moraux contemporains et la question des provenances, tout en lançant un appel à témoin. Une reproduction du Lovis Corinth, «Fleurs» (1913), volé par l’ERR allemand (Einsatzsab Reichsleiter Rosenberg, organisme chargé du pillage par les nazis, NDLR), «cédé» aux Musées Royaux en 1951, en cours de restitution aux ayant-droits, sera intégrée à titre documentaire.

Une autre œuvre posant question sera analysée: le «Paysage» d’Albert Saverys, acquis à Bruxelles en 1942 par un administrateur de la Wehrmacht, Karl Seiterich, retrouvée dans son bureau d’Emmendingen, restituée par la zone Française à l’Office de Récupération Économique belge et cédée en 1951 aux Musées royaux. Cette recontextualisation est élaborée par nos conservateurs, avec le Ceges (Centre de recherches et d'études historiques de la Seconde Guerre mondiale). Ce sera la semaine du 13 décembre, dans la salle n°51 d’art italien et français du musée d’Art Ancien, sans doute inaugurée par le secrétaire d’État en charge de la Politique scientifique Thomas Dermine. | JFHG

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