Steve McCurry ou le récit en images

Pour Steve McCurry, pour réaliser une bonne photo, "une alchimie de quelques secondes peut suffire".

Mondialement connu pour son Afghan Girl, le photographe s’est écarté du photojournalisme pur pour raconter le monde en images. Conversation autour de sa rétrospective à Anvers.

Ces 200 photos s’étendent sur cinq continents, de l’Afghanistan à l’Inde, de l’Asie du Sud-Est à l’Afrique, de Cuba aux États-Unis, du Brésil à l’Italie, sur près de quarante ans, et comptent quelques inédits. Les plus récentes explorent la "dimension quasi-métaphysique de l’espace" : lui qui a toujours recherché la présence humaine, il y montre l’absence.

Steve McCurry sillonne le monde depuis des décennies, mais il a consacré cette année virale à "faire ce dont je n’ai jamais le temps: réorganiser ma vie, plonger dans mes archives, négatifs, tirages, fichiers, dispersées sur six sites aux États-Unis, les réunir en un seul", et préparer deux livres. Ses toutes premières photos, prises avec un Kodak Brownie, étaient — déjà — des portraits, d’amis et de voisins, "mais il me reste encore à les retrouver!".

Sharbat Gula, l’Afghan Girl du National Geographic.

Il débute en 1972 pour le Daily Collegian, journal de son université. Après une année en Inde, en 1978, il entre au Pakistan, où des moudjahidines combattant les troupes soviétiques le font entrer en Afghanistan, déguisé en afghan. C’est là que tout débute, et ces photos en noir et blanc sont les plus anciennes de l’exposition (1979-1980). C’est en 1984 qu’il photographiera Sharbat Gula dans le camp de réfugiés de Peshawar, au Pakistan : l’Afghan Girl du National Geographic.

Montrer l’après-coup

"Je ne me suis jamais considéré comme un photographe de guerre ou de combat, même si en Afghanistan, la lutte de libération contre le pouvoir soviétique avait une place capitale.

"J’ai toujours voulu montrer les êtres affectés par la guerre, réfugiés, personnes déplacées, l’après-coup."
Steve McCurry

Il faut souligner que les hommes afghans aiment combattre. Cet amour du combat les distingue des Russes, des Anglais, des Américains, qui n’ont jamais pu les vaincre. Nous n’aimons pas nous battre. Les jeunes Afghans, chez qui l’élément féminin est absent de leur vie, s’entendent répéter des commandements religieux leur intimant de combattre les "kafir", les non-croyants. J’ai toujours voulu montrer les êtres affectés par la guerre, réfugiés, personnes déplacées, l’après-coup. »

Certaines de ses photos ont servi à poursuivre des criminels de guerre ("La police néerlandaise m’a contacté pour recueillir des informations dans deux dossiers"), mais cela s’est enlisé. "Nous ne pouvons attendre des États qu’ils nous informent sur le monde. En publiant nos photos, les médias poussent les gouvernements, les ONG, à comprendre la nécessité d’agir. J’espère que ce que j’ai vu provoquera un changement. Le récent attentat contre l’école du quartier Dasht-e-Barchi à Kaboul, quartier que je connais bien, où j’ai rencontré quantité de gens, a été ciblé par Daech parce qu’il est peuplé de chiites hazaras. Certaines fillettes survivantes vont vivre leur vie entière avec ce traumatisme: mon cerveau est incapable d’en mesurer le poids."

Une alchimie de quelques secondes

"Le hasard domine. Je roule sur la route, je vois quelqu’un, je m’arrête, on cause, cinq minutes ou une heure. Le temps passé ne change rien au résultat. Aucun lien entre la durée de l’échange et la qualité de la photo, entre photographier votre femme avec qui vous passez cinquante ans et un inconnu croisé sur une route. Une alchimie de quelques secondes peut suffire."

"Ces coïncidences où "rien n’est planifié" donnent les meilleures photos.

Ces coïncidences où "rien n’est planifié" donnent les meilleures photos. En tout cas, il est essentiel d’être entouré: "ma vie est entre les mains de ceux qui me secondent. Il suffit d’un mot mal traduit, d’un faux pas et la limite entre la vie et la mort devient très instable".

Revoit-il les sujets photographiés ? "Il est difficile de garder le lien. J’ai photographié un nomade au Yémen: sans e-mail, sans téléphone, Il est peu probable que je le retrouve." En revanche, Sharbat Gula est devenu une relation rare: "nous l’avons aidée par divers moyens, depuis 2003. Ma sœur lui a acheté une maison à son nom, nous avons payé l’instruction de ses enfants."

Pour Steve McCurry, "il faut sans relâche se demander si l’on attente à la dignité de la personne photographiée."

Deux questions capitales se posent. Il a souvent vécu la peur au Liban, au Cachemire, un crash aérien en Slovénie. "En pareil instant, on se demande s’il n’est pas inepte de risquer sa vie pour une image." Autre question cruciale, celle du respect: "il faut sans relâche se demander si l’on attente à la dignité de la personne photographiée. Parfois, il faut poser l’appareil."

En 2016, un photographe italien, Paolo Viglione, puis le blog photographique PetaPixel, découvraient qu’il retouchait ses images, "photoshoppant" les scories, rompant ainsi une règle cardinale du reportage. Ces écarts l’ont contraint à se redéfinir et à admettre "qu’il n’était plus tout à fait un photojournaliste, ce qui a pu en surprendre certains, car je crée maintenant plutôt des récits en images". En 2013, il déclarait à l’AFP: "Je préfère prendre un risque plutôt que ne pas le prendre. Après, je me pose la question de savoir si j'aurais dû. Je pense que rien n'est pire que d'être timide."

Expo photo

"The world of Steve McCurry"

Expo Tempora dès le 12 mai à Anvers

Note de L'Echo: 4/5

Le résumé

  • "The World of Steve McCurry" expose, à travers 200 clichés, l'œuvre du photographe américain, célèbre pour le portrait de l'adolescente Sharbat Gula prise pendant la guerre d'Afghanistan.
  • Membre de l'Agence Magnum, il recherche de ce qu'il appelle “l'inattendu, le moment du hasard maîtrisé".
  • Il admet ne plus être tout à fait un photojournaliste. Il entend créer plutôt des récits en images.

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