Tervuren rouvre une fenêtre sur l'Afrique

©Africa Museum

Cent-huit ans après sa naissance (1910), le "Musée du Congo", devenu Musée Royal de l’Afrique centrale, se mue en site 2.0 d’histoire et d’art contemporain.

Au cours de son premier siècle d’existence, le Musée Royal de l’Afrique centrale avait perdu peu à peu sa cohérence architecturale et muséale. Les moyens d’accès réels ou virtuels, physiques et numériques, étaient inadaptés. Le gouvernement fédéral a décidé sa refonte en 2006, les travaux ont débuté le 1er décembre 2013, et la réouverture aura lieu le 8 décembre, après cinq ans et une semaine. Guido Gryseels, directeur du musée, sourit avec indulgence: "Nous aurions pu rouvrir le 1er décembre, jour pour jour, mais quelques ministres étaient indisponibles…"

Durant ces cinq ans, certains espaces loués dans la… Tour Finances auront permis le stockage des réserves. Un trésor public dans le sanctuaire du trésor public… Les travaux ont été supervisés par la cellule restauration de la Régie des Bâtiments. Le bureau d’architecture Origin et Stéphane Beel Architecten ont restitué "l’esprit spatial du lieu et l’expression de ses matériaux", grâce à des recherches d’archives qui ont exhumé les plans d’origine et restauré l’état initial du bâtiment: frises des murs reconstituées après grattage des ajouts de peinture verte; vitrines de 1910 en bois et boîtes vitrées centrales, rénovées, équipées de connectique, vingt-cinq marbres différents restaurés, sanitaires, électricité mis aux normes.

"Le principal objectif muséal consistait à renouveler l’exposition permanente, inchangée depuis les années 1950."

Les portes vitrées monumentales scandant les salles ont retrouvé leur transparence, les fenêtres de neuf mètres de haut ont reçu un double vitrage, avec lumière, zénithale ou latérale, tamisée par des ventelles mobiles sur toiture, des vitres teintées et des stores de tissu. L’ancien musée était sombre, le nouveau est lumineux: les pièces en matière organique, sensibles aux changements de température ou de lumière, protégées de toute lumière directe, sont enfin exposées.

Le Tervuren 2.0 offre des espaces agrandis. Le bâtiment étant classé, il était exclu de le refondre en profondeur. Guido Gryseels: "Nous voulions réorienter l’établissement pour ménager une place au dialogue des époques et des registres, entre fonds ethnographique et historique, art contemporain d’Afrique et objets du quotidien." Ce dialogue des époques et des registres s’incarne dans le binôme du palais de 1904 et du pavillon de 2018. La modification structurelle du premier étant interdite, les architectes sont sortis du cadre originel, en implantant à cent mètres de l’édifice palatial, conçu par le Français Charles Girault, inspiré du Petit Palais, ce parallélépipède de verre et d’acier qui trône au sommet d’une douce déclivité.

Pavillon moderne

Les chiffres

Euros et mètres carrés

Le chantier de 66,5 millions n’a pas subi de dépassement. La restauration, financée par la Régie des Bâtiments, a coûté 15 millions. Le volet aménagement (scénographie, éclairages, système audiovisuel, signalétique), 7 millions, dont 1,2 million de de la Loterie Nationale, 500.000 euros de Tourism Vlaanderen, 400.000 euros de la Banque Nationale, 200.000 euros du mécénat et 2,7 millions de réserves propres. Le solde a été levé grâce au crowdfunding et au fundraising privé.

Les espaces publics passent de 6.000 m2 à 11.000 m2, les lieux d’exposition de 5.000 à 7.000 m2. Les sous-sol abritent les réserves et deux salles de sculptures, et les greniers, l’administration. L’ancien bâtiment Capa (Centre d’accueil pour le personnel africain) destiné aux Africains employés pour l’Exposition universelle de 1958 est aussi dévolu aux réserves.

Contrepoint ultramoderne et longiligne au vaisseau amiral tout en verticales, ce pavillon abrite le hall d’accueil et la billetterie, le restaurant et la boutique-librairie. L’accès au musée s’effectue par une spacieuse coursive souterraine, très éclairée, aux murs ornés de cartes et de textes, où trône la grande pirogue monoxyle d’Ubundu, longue de 22 mètres.

Les musées du XIXe siècle n’ayant pas de parcours, il fallait en créer un qui ait du sens. Les espaces d’exposition sont distribués en 15 salles, dont les deux du sous-sol qui abritent les sculptures, désormais ouvertes au public, et la rotonde, qui abrite une commande au sculpteur congolais Aimé Mpané, "Nouveau souffle ou le Congo bourgeonnant". Partie intégrante de ce parcours, les outils multimédias seront en quatre langues (les trois langues officielles de la Belgique, français, néerlandais, allemand, plus l’anglais) et le visiteur pourra consulter un livret téléchargeable, dans la langue de son choix. Ce système évite de limiter le volume d’informations, ce qu’imposerait un seul livret multilingue.

Guido Gryseels nous a confié: "Le principal objectif muséal consistait à renouveler l’exposition permanente, inchangée depuis les années 1950." Le site était réputé présenter l’Afrique d’avant la décolonisation, "le dernier musée colonial au monde", malgré des expositions temporaires novatrices. Le "temps des colonies" reste présent, avec les 45 "double L" de Léopold II et les citations royales relatives aux missions de "haute civilisation de l’Occident" inscrits sur ses murs.

Ce passé ineffaçable, Tervuren 2.0 l’éclaire avec le recul moderne "vis-à-vis du système colonial de gouvernance, de cette forme d’occupation militaire, du racisme et de l’exploitation des ressources". Toutefois, il faut se garder des simplifications. Julien Volper, conservateur et historien d’art spécialiste de l’Afrique à Tervuren, rappelle que dans plusieurs musées en Afrique (Bénin, Cameroun,…), on possède et expose des crânes d’ennemis, trophées des guerres de conquêtes africaines du XIXe siècle: "On évoque les prises de guerre, témoins de la violence coloniale, mais quelle différence profonde entre la violence des guerres menées par l’officier français Alfred-Amédée Dodds au Bénin et par un grand conquérant comme Sékou Amadou?"

Si des missionnaires ou des administrateurs n’avaient pas achetés ces masques avant leur destruction, il ne resterait aucun signe de cet art.


Guido Gryseels indique que l’ancien musée montrait à peine un centième de ses collections, soit 125.000 objets ethnographiques, 8.000 instruments de musique, des kilomètres d’archives et 10 millions de spécimens biologiques. "La plupart de ces objets datent du XIXe et du XXe siècles, quelques-uns du XVIIIe, précise Julien Volper. La pièce la plus ancienne en bois, exhumée par hasard lors d’une excavation minière en Angola, est datée du VIIIe au Xe siècle. Entre les deux périodes, le quasi-vide pour la sculpture sur bois d’Afrique centrale. Pourquoi? Ce qui n’avait plus d’usage n’était plus conservé. Créer des lieux où conserver ces vestiges de cultures disparues ou lointaines ne fut pas universellement partagé. Tous les peuples n’ont pas eu cet intérêt pour la ‘préservation de l’inutile’. Les premiers musées d’Afrique, comme l’IFAN à Dakar, sont des créations coloniales."

©Jonas Lampens

Ainsi, au Bandundu (Congo), les masques portés des jeunes effectuant leur tournée initiatique des villages étaient brûlés après la fin du rituel. Si des missionnaires ou des administrateurs n’avaient pas achetés ces masques avant leur destruction, il ne resterait aucun signe matériel de cet art de 1920-1930.

Salle d’art et rituels modernes

Le musée rouvre avec une exposition autour de l’Afrique ancestrale et contemporaine, dans une nouvelle "salle d’art thématisée", qui tranche avec l’ancienne en proposant des sujets spécifiques, comme l’identité de l’artiste, l’efficacité du beau en Afrique ou la place de la femme dans la création plastique. Cette exposition, "Art sans pareil", réunira 212 objets, masques, statuaires, mais aussi objets usuels et du quotidien, pagnes, vêtements, outils, photos, présentés dans quatre grandes vitrines. Julien Volper, qui en est le commissaire, s’affranchit de la présentation désuète et rigide par catégorie d’usage (chasse, pêche, cuisine, etc.) des anciennes salles du musée. On inscrit ici les objets dans le temps pour rompre avec l’idée d’un art africain immuable à travers les siècles. Néanmoins, leur fonction des objets ne sera pas oubliée. Julien Volper: "Commissaire d’exposition, je veux toujours pouvoir répondre à ces questions primordiales du visiteur: qu’est-ce que c’est? d’où cela vient-il? à quoi cela sert-il?"

©Jonas Lampens


Quant à la nouvelle exposition permanente, elle présentera 1.300 pièces (contre 700 précédemment), de 1850 à 1960. L’histoire de l’art africain est née en Belgique, dans les années 1930, à l’université de Gand, sous l’impulsion de Frans-Maria Olbrechts, ethnologue précurseur qui dirigea le musée de 1947 jusqu’à sa mort prématurée, en 1958. La notion d’objet d’art a longtemps inspiré la méfiance, rappelle Volper, car elle fleurait pour certains "le monde marchand" et la "délectation bourgeoise".

On inscrit ici les objets dans le temps pour rompre avec l’idée d’un art africain immuable à travers les siècles.

L’exposition recherche d’autres résonances entre tradition et modernité, "par exemple la confrontation entre les rituels d’initiation mukanda et l’éducation d’aujourd’hui dans les écoles congolaises". À Tervuren 2.0, place est aussi faite aux œuvres contemporaines et à la peinture populaire en milieu urbain des années 1970 et 1980: fresque en bande dessinée, objets insolites comme une bible en swahili. Pour Volper, "l’artiste contemporain africain a sa place dans un musée comme Tervuren, mais il est dommage qu’il n’en ait pas davantage dans les musées d’art contemporain. En Europe, l’artiste africain semble toujours perçu à travers le prisme géographique."

L’exposition permanente sera renouvelée tous les cinq ans, par tiers, et, à partir de 2020, l’exposition temporaire suivra un rythme biennal. Enfin, Guido Gryseels veut étoffer les échanges dans le cadre d’un réseau de musées partenaires et fiables. "La modernisation est le signal d’un redéploiement international. Le musée rouvre et se rouvre."

BX1 | Le Musée de l'Afrique centrale à Tervuren rouvrira en décembre, visite en avant-première



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