Tony Cragg, homme de symbioses

"Angles" de Henry Moore est actuellement exposé dans le parc appartenant à Tony Cragg. ©The Henry Moore Foundation

À Wuppertal, près de Cologne, le musée Von der Heydt consacre une grande rétrospective à l’Anglais Tony Cragg. Un enfant du pays puisqu’il vit dans la cité allemande depuis près de 40 ans.

Si c’est l’amour qui y a guidé ses pas, la ville le lui rend bien en lui dédiant une grande exposition qu’il a lui-même curatée. Une expo qui trouve une excroissance dans le parc de sculptures situé sur une colline surplombant la ville. Un lieu en déshérence que Tony Cragg a acquis et rouvert en 2008. Sur ses 14 hectares, il a déployé ses grandes sculptures et celles d’autres artistes, formant une sorte de petit Kröller-Müller allemand. L’espace, qui comprend la villa conçue juste après la guerre par l’architecte Franz Krause et présentant les mêmes sinuosités que l’œuvre sculptée récente du plasticien britannique, accueille désormais deux cubes de verre contemporains réservés aux expos temporaires. Actuellement, on peut y voir 30 plâtres de Henry Moore, lui qui avait conçu pour Wuppertal une de ses fameuses figures assises, qui trône désormais dans le parc.

Bien qu’il n’ait pas au début de sa carrière été attiré par le travail de Moore, qui le précédait de deux générations, on peut voir dans le travail de Cragg une similitude, notamment entre les empilements ronds de "Caldera" ou "Mind Landscape" et le "Three way pieces" de son aîné. Parmi les pièces de l’artiste anglais aujourd’hui décédé, les plus émouvantes sont les petites qu’il a façonnées lui-même, avant de les proposer en bronze dans des dimensions plus imposantes: "Butterfly", sorte de tête couchée sur le côté, rappelle immanquablement Brancusi et sa "Muse endormie".

Tout en courbes

Dès l’entame de son travail, montré au musée de la ville cette fois, Cragg est dans la courbe, celle de sa silhouette qu’il dessine sur un mur avant de se prendre en photo, ou dans une sinuosité (hommage aux méandres de la rivière Wupper qui a façonné sa ville d’adoption?) alliant organique de son corps et ligne de galets; dans l’accumulation d’objets de plastique qu’il récupère et amasse dans un dégradé du bleu au rouge intitulé "Spectrum" en 1979.

Tony Cragg ©Tony Cragg / Musée Von der Heydt

Quittant la photo où il capte la nature et les objets que l’homme y laisse dans une conscience écologique visionnaire, il se met alors à empiler les journaux par collages, puis les objets trouvés dans une sorte de concrétion. Des concrétions qui, même lorsqu’elles n’utilisent que de gros tuyaux orangés s’encastrant dans une étagère, donnent à ce serpent une touche organique et quasi intestinale. Dans "Secretions" en 1998, une accumulation de dés à jouer forme d’étranges et énormes silhouettes terminées par un cou qui leur donne une forme vaguement anthropomorphe, voire celle d’un groupe de diplodocus entrelacés.

L’exposition, qui n’est pas chronologique, montre dans cette première partie une sorte de progression dans le travail qui voit dans les années 90 Tony Cragg s’investir dans ce qu’il appelle les "Rational beings". D’abord des formes de stalactites écrasées tout en courbes, des soucoupes empilées qui peu à peu voient surgir des visages fantomatiques dans leurs formes. Des formes en bronze ou en acier inoxydable chromé qui portent d’ailleurs des noms à consonance humaine comme "Barrington", "Luke", "Relatives" ou "Distant Cousin", le natif de Liverpool ne manquant pas d’humour. Des grandes œuvres longilignes et serpentantes, qui possèdent une fluidité, une liquidité proche du serpent de mer aperçu dans "Abyss" de Cameron. Combinées à la référence humaine qu’elles présentent dans les visages que l’on croit voir en certains de leurs points pour les plus anthropomorphes, elles ont indéniablement un aspect fantomatique, comme dans "Point of view", qui réunit les plus grandes. Parfois plus petites et massives, elles rappellent les roses des sables du désert en plus sombre, ou toujours turgescentes, mais sans référence humaine, les paysages surréalistes de Max Ernst ("Ever after"). D’autres encore sont plus dynamiques, comme ce magnifique "Runner", homme dont les membres semblent renfermer des visages multiples et qui, dans son mouvement, accéléré par l’acier inoxydable dont il est fait, rappelle la sculpture du futuriste Boccioni au musée d’Ixelles.

Tony Cragg allie dans une alchimie artistique la technologie et l’organique.

Le premier étage du musée se consacre lui plutôt aux recherches de ce scientifique à la base spécialisé dans les matériaux, qui empile six étages de verre dépoli de différentes formes (vases, bouteilles, verre) formant un "Landscape" fantomatique. Des recherches toujours organiques, même dans l’inerte: des objets de bois se couvrent de boutons de même matière, comme si un virus s’était emparé d’eux. Des protubérances qui peuvent parfois prendre l’aspect de paraboles mi-organiques mi-technologiques dans "Listener" en 2015 ou qui, dans leur développement, prennent une forme parfaite, comme dans "Turning In Circles", d’une géométrie sans accrocs. Mais souvent la couleur s’en mêle et vient bousculer la forme que prend l’informe. Tony Cragg serait comme un César ou un Arman sinueux pratiquant des compressions naturelles, en corolles, alliant dans une alchimie artistique la technologie, la connaissance du matériau, l’organique, le naturel qui surgit des accumulations molles, à mi-chemin des expansions du même César… Une symbiose artistique entre références à la nature matérialisée au travers de performances techniques.

"Tony Cragg: parts of the world". Jusqu’au 14 août au Von der Heydt Museum, Turmhof 8 à Wuppertal (Allemagne). www.tonycragg-austellung.de

"Henry Moore: Plasters". Jusqu’au 9 octobre au Walfrieden Skultpurenpark, Hirschstrasse 12 Wuppertal. www.skulpturenpark-waldfrieden.de.

Tony Cragg ©Tony Cragg / Musée Von der Heydt

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